Bien sûr, je pourrais vous parler de Sin City pendant des pages. Vous rappeller à quel point les BD sont bien, que c'est une riche idée que l'auteur ait eu la main haute sur cette adaptation cinématographique, ou encore vous encourager à lire l'article de Matière Focale sur la question.
Je pourrais vous faire des comparatifs d'images tirées de la BD et du film pour vous montrer que les images de synthèse ne sont pas nécessairement la fin de toute imagination, vous dire toute mon admiration pour les maquilleurs de plateau et avouer mon respect sans borne des responsables du casting. Ou encore signaler que le site officiel du film ne manque pas de chien (ici pour la version anglaise).
Mais d'autres se chargeront bien mieux que moi de vous transmettre en détail le message, qui se résume à :
Sin City, c'est bien.
Allez le voir, allez le lire, dans l'ordre qui vous plaira,
(sauf si vous êtes allergique à la violence graphique).
À la place de tout cela, je vais vous parler d'autre chose, mais en restant dans le sujet.
Comme Sin City, c'est une bédé, ou plutôt un "roman graphique" comme on dit de nos jours.
Comme Sin City, c'est en noir et blanc. C'est-à-dire seulement en noir et en blanc, le gris n'entrant pas en ligne de compte.
Comme Sin City, cela nous parle de personnages désespérés, avec une violence qui ne se cache pas.
Comme Sin City, c'est excellent.
Mais contrairement à Sin City, il n'y a pas eu d'adaptation cinématographique hollywoodienne, aucun Bruce Willis ni aucune chanteuse plantureuse n'en ont incarné les personnages. Alors rien que pour ça, j'invitent tous ceux qui gavent leurs potes en protestant à longueur de temps contre le matraquage médiatique, même justifié, à lire attentivement la suite.
Ça s'appelle Je suis un vampire, dessin d'Eduardo Risso, scénario de Carlos Trillo, en quatre tomes paru à partir de 2000.
Comme il le clame dans le titre, le héros est un vampire, sans doute possible. Pourtant, aucune atmosphère romantico-gothique dans ces images : la lumière est crue, le soleil sans pitié, et c'est cette lumière qui revient ressusciter, siècle après siècle, un enfant vieux de cinq mille ans et qui ne peut pas mourir.
Aussi obstinée que le soleil, une éternelle Némésis, sa soeur en cette incompréhensible malédiction qu'elle est seule à partager avec lui, le poursuit de son inextinguible soif de vengeance.
C'est graphiquement impressionnant, avec un scénario efficace et élégant qui laisse derrière lui tout ce que les termes "vampire" ou "malédiction" portent de poncifs.
Sombre sans être désespéré, il nous propose une galerie de portraits aussi improbables qu'attachants, et si vous trouvez que ce que je raconte est ridiculement grandiloquent, je vous mets au défi de le lire et de me mettre en faute.
Je continue la liste de mes lectures, recommencée il y a peu. Au programme : du très bon et du moins bon, mais le bilan est globalement positif...
Marguerite Duras L'amant
Bon bah, ça y est je l'ai promis, je l'ai fait. J'ai comblé une lacune et je peux maintenant dire en connaissance de cause : c'est vraiment chiant à crever, le Nouveau roman.
Anatole France La Rôtisserie de la Reine Pédauque,
Très bon et incroyablement érudit, mais très second degré. Décidément, j'aime beaucoup ce monsieur Anatole. De lui, aussi lu Les Fous dans la littérature, trouvé sur Wikisource.
Hé oui, c'est le grand avantage des auteurs dont tous les textes sont tombés dans le domaine public : vous trouverez huit textes de lui en libre accès sur Wikisource, ce qui n'est pas mal du tout, mais à comparer avec Flaubert (une douzaine) et Balzac (une soixantaine!)...
Manuel Vasquez Montalban Happy End
Un roman très court sous forme de récit plus ou moins rêvé, raconté par un hypothétique Humphrey Bogart. Le genre de truc qui ne me convainc pas des masses, en fait.
Serge Brussolo Le carnaval de Fer
Classé dans science-fiction, il en est pour la lettre mais pas pour l'esprit : certes, nous sommes bien dans un monde post-apocalyptique et dictatorial, mais les images relèvent plus de la poésie que d'autre chose : une ville de carnaval permanent, d'où la guerre a été bannie, et où l'on dîne dans une vaisselle forgée avec le fer des canons sur une nappe faite de draps de lupanars, mais où les pulsions homicides trouvent d'autres échappatoires...
Des pêcheuses de perles impubères plongent à la recherche les kystes précieux des étranges nains qui ont remplacé la mer...
Bourré d'idées et plaisant à lire.
Ray Bradbury Les pommes d'or du soleil
Encore un auteur qui a révolutionné la SF parce que d'une certaine façon, il n'en fait pas (j'entend déjà hurler les aficionados...). Sur les vingt-deux nouvelles de ce recueil , je n'en compte qu'une demi-douzaine qui peuvent rentrer dans ce domaine.
Pour le reste, à l'exception de deux nouvelles qui donnent dans l'"étrange" (l'enfant qui ne vieillit pas d'Adieu et bon voyage, l'étrange héroïne de La sorcière du mois d'avril), ce sont des histoire "normales" racontée sur un mode poétique (j'aime beaucoup Le grand incendie et La prairie).
Au fond, quand on y réfléchit, Fahrenheit 451 n'a jamais été de la SF : son argument ne tient pas à la télé projetée sur les murs, pas plus qu'aux robots traqueurs. Alors pour le classer tout de même, on l'appelle un roman d'anticipation, en touchant du bois ...
Patrick Süskind Le Parfum
Oui, je sais, j'ai dix ans de retard sur tout le monde, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. L'écriture est un tour de force, le vocabulaire est enchanteur (opoponax, storax, castoreum...), et après la lecture, on se surprend à renifler partout...
Susie Morgenstern Le vampire du CDI
Hi, hi. Il est cool, ce roman de la Bibli des loisirs. Vive les auteurs pour la jeunesse qui ne prennent pas leur lecteurs pour des demeurés!
Jim Fergus Mille femmes blanches

C'est une "romanciation" (novelization) d'une histoire véridique : un marché avait été passé entre le gournement américain et une tribu d'Indiens, à la requête de ces derniers, pour échanger mille femmes contre mille chevaux, dans le but qu'elles apprennent à la tribu et à leurs enfants les façons de l'homme blanc. Le pacte a bien sûr été gardé secret, et seul le premier contingent de femmes (une trentaine) tirées des hospices, des prisons ou des hôpitaux psychiatriques a été livré, puiqu'entre temps une solution beaucoup plus radicale au "problème indien" avait été décidée.
Le bouquin n'est pas inintéressant, mais l'on s'impatiente aux considérations personnelles de la narratrice : la partie historique et documentaire est trop diluée dans la masse.
Pour ceux qui veulent un authentique document sur un sujet semblable, je recommande Souvenirs d'un chef sioux, d'Ours debout, chez Payot. Ours Debout est né en 1868, et sa première chasse au bison fut aussi la dernière de son peuple. Il profite de son éducation forcée pour immortaliser son témoignage de la fin d'une époque, et ça vaut vraiment la peine d'être lu, ne serait-ce que pour apprendre que la lune des écorces qui craquent, c'est le mois de décembre.
Voilà, c'est tout pour aujourd'hui.
Prévisions pour la suite :
Les mystères de Paris, dont je viens de terminer la première partie (c'est long) et c'est invraisemblablement kitsch..
et Salammbô, parce qu'il paraît que la vie sans avoir lu ce livre est une erreur...
Voilà un petit moment que je n'ai pas fait la somme de mes lectures estivales, et il se trouve que j'ai beaucoup à raconter. Je vais donc y aller doucement, de façon à ne pas saturer trop vite vos méninges doucement liquéfiées par l'action émolliente de la semaine du 15 août...
Peaux de Phoque, de Veqet, est un livre rare.
C'est un livre qui parle des esquimaux (plus précidément des habitants de la Tchoukotka sibérienne), mais qui n'est pas écrit par un étranger, et surtout qui est une fiction. Vous en connaissez beaucoup, vous, des livres qui parlent du Grand Nord sans être documentaires?
Le terme de roman est sans doute peu adapté, mais il s'agit d'un conte, qui prend comme héros une famille très pauvre. En cela rien d'original, mais on constate vite que le froid rend toute chose plus dure : être pauvre, c'est comme partout avoir faim et honte, mais c'est aussi élever ses enfants enfermés parce qu'il n'ont pas d'habits pour sortir, dans une tente qui diminue de surface à mesure que les peaux s'usent, dans l'obscurité complète car l'huile est rare...
Le terme de "peaux de phoque" est un surnom moqueur, qui stigmatise ceux qui n'ont pas de peau de renne pour dormir, qui est bien plus chaude, et bien sûr les héros finissent par en remontrer à tous, et à sauver le village dans la plus pure tradition des contes de Grimm.
Pas mal du tout, vraiment.
Sprats, de David Bessis
Un petit roman sans prétention, en équilibre entre l'humour absurde et l'horreur froide, avec un argument des plus simples, mais des plus efficaces : un homme se réveille avec des tentacules qui lui poussent sur le ventre, et se retrouve emporté dans un tourbillon sans fin d'hospitalisation et de diagnostics contradictoires.
L'auteur arrive à garder en permanence une sorte de distance pince-sans-rire, qui lui permet d'écrire avec le plus grand sérieux (le héros sort emmailloté de pansements d'une opération chirurgicale ) :
Vendredi 20 janvier 2014 : Je suis un saucisson.
Frais et distrayant, il est en outre édité par mes bien-aimées éditions Allia, pour un prix ridicule.
Les Bijoux indiscrets, de Diderot.
Excuse, lecteur, une courte digression, destinée à contextualiser cette lecture.
Quand vous allez à Guernesey en bateau, les autorités portuaires, portant l'insularisme albionesque au niveau d'art, exigent la déclaration d'à peu près tout :
- l'alcool (et qui se tape de compter une par une les bières rangées au fond de l'équipée la moins accessible, hein?),
- les clopes,
- la viande (uncooked meat and poultry : le jambon fumé, ça compte?),
- les légumes (comment dit-on courgette et aubergine en anglais? je vous le donne en mille : courgette et aubergine. En américain, par contre, zucchini et eggplant.)
- les articles interdits (mais encore?)
- les fourrures, l'ivoire (heureusement que la pilosité humaine ne compte pas)
- et puis, au milieu d'une énumération ad libitum dont les termes précis m'échappent : les ouvrages à caractère pornographique ou obscène.
Nous avons donc eu l'immense plaisir de déclarer à la douane, entre nos trois kilos de patates et nos vingt litres de binouze, le roman de Diderot intitulé Les Bijoux Indicrets, qui conte les aventures d'un prince exotique ayant reçu le pouvoir de faire parler les femmes par celle de leurs bouches qui ne sait pas mentir, si vous m'accordez cette licence poétique.
C'est à hurler de rire, pas chiant pour un sou, et à vous faire regretter d'avoir négligé les cours de de langues étrangères, puisqu'un de ces bijoux est polyglotte (c'est là que Diderot case les passages vraiment licencieux.)
The Algebraist, de Iain M. Banks
Voilà un moment qu'on me parle de Iain M. Banks, auteur de science-fiction très encensé, et auteur de non science-fiction non moins encensé sans le "M.". Je me suis donc attaquée au dernier de ses romans, qui, malgré le titre, ne parle pas du tout des aventures d'un matheux au milieu d'espaces vectoriels en folie.
Or donc, nous nous retrouvons dans un monde où vivent presque sans aucun contact deux types d'espèces intelligentes: les Rapides (l'espèce humaine, et des centaines d'autres espèces allant de proches à très très bizarres), et les Lents.
Les Lents ont des espérances de vie de l'ordre du milliard d'années, un tempérament indolent, et une attitude d'incompréhension aigüe, et d'amusement méprisant envers ces Rapides frénétiques et impatients qui se multplient et s'éradiquent mutuellement avec une régulatité lassante
Banks se donne beaucoup de mal pour renouveller certains concepts éculés, à témoin le voyage supraluminique transformé en voyage à travers des "trous de vers", l'idée amusante d'une religion solipsiste intitulée The Truth, ou encore les efforts d'adaptation des conventions du dialogue littéraire appliquées à des organismes non-conventionnels.
C'est donc plein d'idées et rempli d'une sorte d'humour calme, en association avec un discours indirect libre presque systématique et très bien géré, deux choses que j'associe en général avec les polars dans le genre de ceux de Léo Malet.
Toutefois, l'ensemble ne réussit pas à emporter complètement mon enthousiasme, et je compte bien, sur l'avis d'amis bien informés, essayer quelques uns des titres précédents.
Quatre bouquins pour aujourd'hui, ça me paraît un bon début pour me remettre dans le bain blogesque.
La suite bientôt!
Traité d'athéologie, de Michel Onfray
Michel Onfray est au livre ce que Bernard-Henry Lévy est à la télé : un philosophe emblématique et tourné vers le public. Par exemple, il a un site officiel très bien fait, ce qui n'est pas, croyez-moi, monnaie courante chez les philosophes...
Je connais très mal BHL, et je ne connaissais pas du tout Onfray avant de piquer ce pavé (1) à mon colocataire : j'ai donc lu ce tout nouveau Traité d'Athéologie, Physique de la métaphysique sans a priori si ce n'est un intérêt certain, puisque mon côté bouffe-curé n'est plus à démontrer (2) et qu'on est toujours ravi de se faire caresser dans le sens du poil ou de trouver des gens connus qui pensent comme soi.
J'ai été assez décue, mais d'une façon suffisamment subtile pour nécessiter une explication détaillée : vous pardonnerez donc la verbosité de cette note, j'essaye juste de me faire comprendre
Pour ce qui est de la forme, on remarque une tendance certaine à faire de la formule choc à tout propos, certaines fois bien à propos, d'autres beaucoup moins. Quelques exemples :
Le monothéisme sort du sable.
Dieu est mort?[...]Qui a vu le cadavre?
Il manque au philosope de Sils-marra son Paul et son Constantin, son voyageur de commerce hystérique et son empereur planétaire.
Il prend aussi un malin plaisir à être aussi abscons que possible, ce qui est tout de même paradoxal quand on se veut un philosophe grand public. C'est vrai, quoi, ataraxie, bétyle ou hypostase ne font certainement pas partie du vocabulaire courant du vulgus pecum que l'auteur feint de vouloir convaincre.
Loin de moi l'idée de vouloir réduire son lexique à 500 mots sous prétexte de le rendre accessible, d'autant que tous les mots que je viens de citer sont dans le Petit Robert, mais je trouve qu'un lexique aurait été la moindre des choses.
Edit : J'ai remis la main sur mes notes, et j'ai de quoi étayer mes opinions. Vous pouvez ajouter quelques entrées à ce très nécessaire lexique :
histrionisme, érysipèle, pilariose, hémoroïsse, amaurose, anosmie, mélisme, éviration, anaphore, ethnarque, eumonien, montaniste, plurivocité, excipé, apodictique, récipiscence, uxoricide....
Cela dit, on trouve dans ce déluge continu de pédanterie un certain nombre de références bibliographiques intéressantes et détaillées, qui donnent envie d'aller lire dans le texte Jean Meslier, abbé athée et anticlérical sous Louis XIV (3), ou encore Cristóvão Ferreira, jésuite parti au Japon auteur d'un pamphlet incandescent contre le catholicime.
Il y a aussi quelques anecotes amusantes égrenées au fil des pages, comme l'histoire de l'empereur romain qui continua de régner après sa mort parce que, effrayés par la perspective d'une succession mouvementée, les ministres continuaient de faire leur rapport à son cadavre...
Ou encore :
Stercorius, Crépitus et Cloacine chez les Romains, respectivement divinités des ordures, du pet et du fumier.
Si non e vero, e bene trovato...
Mais ni le style pénible ni les anecdotes divertissantes ne sont de beaucoup d'importance. Ma principale critique envers ce livre est tout simplement que le raisonnement utilisé ne me paraît pas recevable. Il confond avec complaisance la critique des religions et l'athéisme, et en tire des conclusions mal dégrossies et insatisfaisantes. Il utilise sa propre conviction athée comme une évidence d'une façon qui rappelle un peu ceux qu'il attaque.
Son attaque virulente contre la religion prétend démontrer l'athéisme alors qu'elle ne saurait soutenir que la laïcité (dans un système) et l'agnostisme (pour un individu). C'est récurrent, et d'autant plus irritant que je refuse de croire à la bonne foi de l'amalgame : ce mec a l'air de savoir suffisemment réfléchir pour comprendre ce qu'il écrit.
Au lieu du traité grand public et pédagogue que nous promet le titre, il nous donne un pamphlet pédant et démagogue. C'est d'autant plus dommage que j'aurais vraiment aimé en recommander la lecture, mais tel qu'il est, il peut être exploité (biblios en particulier), mais, à mon avis, pas apprécié.
Si quelqu'un a aussi lu cet ouvrage, et n'est pas d'accord avec mon (humble) analyse, je serais ravie d'en discuter. De même, si on peut me conseiller un autre livre d'Onfray, je voudrais bien essayer d'aller au-delà de cette première impression : encore une fois, je ne suis ni philosophe ni exégète, alors ne me croyez pas sur parole, et si ça vous intéresse, lisez-le! (4)
(1) Je dis pavé par principe, mais j'oublie toujours que les livres grand format sont en fait écrits très gros, et que cela tiendrait aussi bien dans un poche.
Conclusion : achetez des poches, ça coûte moins cher, c'est plus facile à lire dans le métro, ça prend moins de place sur l'étagère et en plus ça coupe moins d'arbres.
(2) Comme le savent ceux qui me lisent depuis un moment. Voir par exemple là.
(3) L'auteur de cette impérissable phrase :
« Je voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier prêtre. »
D'autres citations disponibles ici.
(4) Des extraits de la première partie sont disponible sur cette page.
NB : Mon illustration ne reprend pas la couverture car je n'ai pas trouvé d'image satisfaisante : le fond noir sort très mal. J'ai donc remplacé par le tableau qui y est représenté, le combat de Jacob avec l'ange, par Delacroix.
The Sandman, de Nail Gaiman
Je vous ai déjà parlé de l'intense plaisir que j'avais eu à découvir la production romanesque de Neil Gaiman. Vos ne serez donc pas étonnés d'apprendre que j'ai profité de cet été pour lire celle de ses oeuvres qui lui vaut la plus grande part de sa notoriété, et ce à très juste titre.
Si j'ai mis tant de temps à en parler dans cette rubrique, c'est tout simplement que ç'a été rien moins que la révélation littéraire de mon été, et que je voulais me donner la peine de lui faire suffisamment justice.
Je savais déjà Gaiman capable de créer des univers à la fois si étranges et si familiers qu'on jurerait ses fables polies au coin du feu par des générations de grand-mères malicieuses. Cette nouvelle lecture m'a montré qu'outre les contes de fées, Gaiman savait écrire des mythes.
Et des scénarios de bande dessinée.
Eh oui, cette oeuvre majeure, c'est une bande dessinée, ce qui suffira à en détourner les moins ouverts d'esprit.
Pire encore : c'est un «comic», une série d'histoires courtes parues mensuellement et éditées par DC Comics, l'autre mastodonte américain de ce domaine avec Marvel.
Les dessinateurs, et donc le style graphique, varient à chaque chapitre, mais cela ne dessert en rien l'impression d'unité du lecteur : soit que les dessinateurs aient été choisis en fonction de l'histoire à traiter, soit qu'ils sachent se plier à leur ahmosphère propre, cette diversité parvient à mettre en valeur les ambiances changeantes de cette mosaïque narrative.
En bref : ça ne choque pas, bien au contraire.
Avant de passer à l'histoire proprement dite, une petite parenthèse explicative : je ne l'ai sans doute pas encore dit, mais mes buts ultimes dans la vie sont bien définis, et fort simples. Il s'agit, dans le désorde, de dormir, manger (gras si possible), et de me faire raconter des histoires (1). Et vous allez voir qu'en matière d'histoires, The Sandman n'y va pas avec le dos de la main-morte (2).
Pour faire simple, Gaiman nous propose une vision du monde à la fois très personnelle et tout à fait universelle. Le personnage autour duquel est construit le récit est, en toute modestie Dream (Rêve), aussi dit the Sandman (c'est-a-dire le Marchand de Sable).
Entendons-nous bien : il ne s'agit pas d'un roi du royaume des rêves, ou d'un quelconque rêveur. Non, il est Rêve, des Éternels, Dream of the Endless, une incarnation ou, pour utiliser le terme technique que Gaiman partage avec Pratchett, une personnification anthropomorphique (3).
Les Éternels sont au nombre de sept : Destiny, Death, Dream, Desire l'androgyne et Despair sa soeur jumelle, la pauvre Delirium, qui dans les temps anciens fut Delight, et le dernier, qui a abandonné son poste.(4)
They are whispered of in the Inner Mysteries:
the Seven, who are not prayed to, who are not Gods, who were never men.
Sont reprises avec délicatesse diverses légendes, allant de Morphée et son fils Orphée au Royaume de Féérie shakespearien.
Et à chaque Éternel échoit des symboles dont on n'arrive même plus à savoir s'il sont connus depuis la nuit des temps, ou si Gaiman vient juste d'en avoir l'idée géniale :
Destiny est, bien entendu, aveugle et solitaire dans son jardin labyrinthique où chaque croisement est un choix, et les pages de son grand Livre bruissent avec la sonorité troublante de la peau humaine séchée.
Despair a, elle, comme attributs les miroirs : derrière chacun d'eux, à l'affût de la moindre de vos faiblesses, elle vous guette inlassablement.
Et puis tout Éternels qu'ils soient, ils ne sont pas parfaits et peuvent avoir leurs petits différents familiaux, comme lorsque Death fait la leçon à son frère :
You are utterly the stupidest, most self-centered, appallingest excuse
for an anthropomorphic personification on this or any other plane!
- Death
Pour le reste du casting, vous trouverez parmi les résidents du royame de Dream une certaine Ève, deux frères nommés Abel et Caïn, un corbeau parlant, et celui qui a pris à Rupert Giles son titre de bibliothécaire le plus funky de ma connaissance, l'innénarable Lucien, maître des Livres Jamais Écrits, et qui prend très au sérieux son rôle de conservateur.
Do you know how long it's been since I mislaid a book?
Well, let's just say the continents weren't in their current shapes, not that that means anything to you.
-Lucien
En guest stars, citons aussi : les Muses, Lucifer (Morningstar) et ses démons, des anges pas si angéliques que ça, Odin et Loki, les trois Parques, Haroun Ar-Rachid, Perséphone, ou encore Ishtar, déesse tombée au rang de gogo-dancer, et Bastet, qui doit sa survie à l'inconsciente dévotion des enfants aux chats.
Et bien sûr, vous retrouverez tous ceux sans qui ceux-là n'existeraient même pas : nous, simples mortels, qui rêvons, aimons et désespérons tour à tour, et parfois tout en même temps.
We of the Endless are the servants of the living -- we are not their masters.
We exist because they know, deep in their hearts, that we exist.
When the last living thing has left his universe, then our task will be done.
C'est bourré de références à Poe, Shakespeare, Kit Marlowe, Lovecraft, Lord Dunsany, Casanova, et bien d'autres, et ce n'en est pas moins drôle et accessible, comme le montre l'histoire où le Royaume de Féérie est convié à une représentation de Songe d'une nuit d'été...
"I am that merry wanderer of the night"?
I am that giggling-dangerous-totally-bloody-psychotic-menace-to-life-and-limb, more like it.
-Une fée, parlant de Puck et de sa représentation sur scene.
Bien sûr, certains des personnages ne rentrent dans aucunes de ces catégories, comme ce grand-père pas comme les autres qui tente de raconter une histoire à sa petite-fille :
Of course you don't believe in fairies. You're fifteen. You think I believed in fairies at fifteen? Took me until I was at least a hundred and forty. Hundered and fifty, maybe. (...)
Listen, blood of my blood. Although I'm a hard man to anger, and I love you deeply, if you interrupt me again so help me I'll rip out your throat with my teeth.
C'est, selon les tomes, terrifiant ou réconfortant, léger ou profond, douloureusement lucide ou joyeusement déjanté, et ça a tout simplement révolutionné le comic pour adultes, et la façon de raconter les histoires en BD.
Je ne peux rien vous dire de la traduction française, si ce n'est qu'elle existe, au moins pour les quatre premiers volumes : vous n'avez donc aucune excuse.
Lisez The Sandman, et surtout, n'oubliez pas : il faut faire confiance au conte, mais jamais au conteur...
(1) : Et quand je serai Présidente du monde, il sera obligatoire de lire des histoires aux enfants au moins jusqu'à leur majorité, ah mais.
(2) : Le copyright de cette expression appartient au Monde de Monsieur Fred, glorieuse émission de Ouï FM.
(3) : Il est d'ailleurs extrêmement amusant de voir comment Terry Pratchett et Neil Gaiman, qui partagent beaucoup de leurs paradigmes (voir Good Omens/De bons présages, écrit à quatre mains) aboutissent à des athmosphères bien différentes : la Mort de Pratchett est spirituelle, mais distante et masculine, tandis que celle de Gaiman est attachante, presque réconfortante, et indubitablement féminine.
On peut aussi comparer les mécanismes de naissance et de mort divine entre The Sandman et Small Gods, ou le concept de trinité féminine avec Wyrd Sisters.
(4) Respectivement : Destinée, Mort, Rêve, Désir, Désespoir, Délire (Joie).
Je n'ai pas le courage de me lancer dans la traduction des citations, mais n'hésitez pas a m'en proposer....
Liens :
Un commentateur me fait remarquer qu'il est rare de classer la BD dans le genre "littérature".
Il faut se consoler en se disant que c'est tout de même de plus en plus courant : les lecteurs finissent par se rendre compte que le média ne fait pas la qualité, et que The Sandman a plus de littérature dans une seule de ses cases que toute une collection d'Arlequin.
Je lis beaucoup de nouvelles, tant par goût que par facilité : terminer la saga des Rougon-Macquart en 10 stations de métro ne fait pas encore partie de mes compétences...
J'en ai donc pratiqué plusieurs recueils dernièrement, en plus des mirifiques Contes du Far-West dont j'ai déjà parlé. Les voici donc, par ordre chronologique :
L'homme qui ne voulait plus se lever, de David Lodge
David Lodge est un romancier britannique qui s'est rendu célèbre pour son illustration drôle et cruelle de la vie universitaire anglaise, avec ses travers et ses idéaux :
La Chute du British Museum est à hurler de rire, Un tout petit monde est
d'une précision chirugicale, tandis que Changement de décor présente un chassé-croisé plein de malice et non dénué de délicatesse entre recherche et industrie, sciences et lettres, hommes et femmes...
Je suis donc fort amatrice de cet auteur, et les grandes espérances sont faites pour être déçues : j'ai trouvé que ce qui fait le sel de son écriture et de son
analyse se perd dans ces brèves histoires regroupées sans souci de cohérence narrative visible.
Toutefois, force m'est d'admettre que mon jugement aurait été plus indulgent face à un auteur inconnu, et que les nouvelles tiennent assez bien la route prises individuellement.
C'est juste qu'une anecdote autobiographiqe suivie d'une fable symbolique, qui précède une mise en abyme de la condition d'auteur nombriliste, avouez que c'est un peu déstabilisant.
Sous le micocoulier, de Fernand
Rambion
Encore un bouquin estampillé "fournée maternelle" (voir ici et là).
Ces historiettes sont censées illustrer la vie villageoise de Provence profonde au temps où l'on parlait patois à l'ombre du micocoulier, et sont d'un intérêt extrêmement limité pour qui ne se passionne ni pour la langue d'oc, ni pour le sulfatage des vignes.
Une perle cependant, qui rachète sans doute l'ensemble : Le dernier soldat du Reich l'anectode peut-être même véridique d'un soldat "Malgré-nous" laissé en arrière lors de la retraite pour s'occuper d'une histoire d'explosifs, et récupéré par le soi-disant
dynamiteur pour l'aider à nourrir le village.
Comme quoi, il ne faut jurer rien...
Lilith de Primo
Levi
Hé oui, Primo Lévi a écrit autre chose que Si c'est un homme (qui n'en est pas moins un très grand bouquin, infiniment plus intéressant à lire que sa notoriété scolaire ne le laisserait craindre).
Mieux encore : il a écrit sur autre chose que les camps.
Le succès de cet autre oeuvre a sans doute beaucoup pâti de ce statut de témoin de l'horreur concentrationnaire, qui tend à le ranger dans une case "documentaire WWII" avec le Journal d'Anne Frank sans tenir compte de son fabuleux talent de conteur.
Ce recueil contient une bonne trentaine de nouvelles courtes et percutantes, dont certaines parlent des camps, d'autres des vallées italiennes avant, pendant et après la guerre, et un certains
nombres donnent carrément -et étonnament- dans la science-fiction (Dysphylaxie) et le fantastique.
Il dit aussi quelques choses très intéressantes sur les questions posées par le fait d'écrire sur des personnages réels, et encore vivants.
C'est selon les cas glaçant, amusant, surprenant, émouvant, mais toujours réussi.
Mais tout de même, si vous n'avez pas lu Si c'est un homme, commencez par
là.
Ripetetele ai vostri figli.
O vi si sfaccia la casa,
La malattia vi impedisca,
I vostri nati torcano il viso da voi.
Si le plaidoyer de Clark Ashton Smith que j'ai cité ici m'a tant interpellée, c'est que je lis beaucoup de science-fiction / anticipation / fantastique / fantasy... enfin, en un mot : de littérature d'imagination. J'ai même poussé le vice jusqu'à lire des bouquins sur ce type de littérature, et la meilleure façon de la classifier, c'est dire !
Ces quelques notes de lecture me semblent une bonne illustration de la diversité des oeuvres qu'on y classe...
Excession, de Iain M. Banks
Or donc, je promettais il y a quelque temps d'approfondir une première impression sur Iain M. Banks, que j'avais découvert avec The Algebraist ; j'ai donc lu Excession.
Cette fois-ci, le "choc culturel" exploité par l'auteur pour obtenir une impression d'étrangeté et d'exotisme n'a pas lieu entre Lents et Rapides, mais plus classiquement entre humains et Intelligences Artificielles.
Bien évidemment, je ne peux donner que mon point de vue de francophone, c'est-à-dire que ma lecture est sensiblement plus laborieuse, et que je rate sûrement plein d'allusions subtiles, mais l'ensemble m'a paru, encore une fois, intéressant et dynamique, mais aussi un peu confus.
Parmi les petites inventions qui rendent un univers crédible, j'ai beaucoup apprécié les noms des vaisseaux spatiaux : ceux-ci étant des entités conscientes , ils choisissent eux-mêmes leur patronyme, et font montre en la matière d'un grande imagination.
Cela va du fonctionnel pur : Sleeper's Service,
au belliqueux complet (pour les vaisseaux de combat) : Shoot Them First, Killing Time et Kiss the Blade,
en passant par le bucolique : Anticipation of a New Lover's Arrival (The),
avec une préférence marquée pour le métaphysique comme Ethics Gradient ou Fate Amenable To Change.
Il y en a encore quelques brouettes, à ajouter aux noms des vaisseaux des autres romans de la série "Culture" : un petit récapitulatif par là, ou par là.
Verdict final : Satisfaisant, mais pas enthousiasmant au point de me sentir obligée de lire le reste des oeuvres de Iain M. Banks.
Mais l'explication se trouve peut-être dans ce commentaire de lecteur sur Amazon :
Impossible de commencer le cycle de la Culture par cet ouvrage, toutefois, il est un élément incontournable de la série pour pouvoir comprendre le monde de l'Intelligence artificielle dévelloppé par Iain M. Banks.
Caramba, encore raté!
L'affaire Jane Eyre, de Jasper Fforde
Au contraire, voici un bouquin qui me remplit d'une irrépressible envie de me jeter sur les autres tomes. D'ailleurs, dès que mes finances me le permettent, je me rue sur le Next Boxed Set, qui rassemble en v.o. toutes les aventures de notre atypique héroine : Thursday Next (c'est-à-dire Melle Prochain, Jeudi de son prénom).
L'Affaire Jane Eyre est un roman très particulier : on n'y parle que de littérature, et pourtant il ne fait pas de doute que c'est bien un polar. Mais un livre dont la couverture porte une canette de dodo à cloner ne peut que nous réserver des surprises...
L'univers de Thursday Next est une sorte de monde parallèle, où, par exemple, la guerre de Crimée (1853-1856 chez nous) ne s'est jamais conclue, où l'on ne connaît pas le moteur à réaction, où les cartes banquaires s'appellent Pascal ou Babbage, et surtout où les chefs-d'oeuvre littéraires font l'objet d'un engouement populaire monumental.
Il faut dire que fiction et réalité y sont intimement liées : les manuscrits conservant une sorte de pouvoir sur les oeuvres, toute modification se répercute sur les autres versions, sans parler des protestations des personnages...
On se retrouve donc avec des kidnappeurs de manuscrits de Dickens ou Brontë menaçant de détruire des passages entiers si on ne leur donne pas satisfaction!
Comme vous le voyez déjà à cette brève descrition, ce bouquin est inventif en diable, échevelé, érudit, plein de trouvailles et de poésie...
Premier roman de son auteur, il a eu un tel succès que vous trouverez sur ce site internet tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les migrations de mammouths laineux en Angleterre, ou comment upgrader votre version 1.2 du livre en version 2.1...
Pour conclure, cette lecture a été absolument délicieuse et rafraichissante, et je ne saurais trop la recommander, quels que soient vos goûts en littérature : c'est tellement varié qu'il y en a pour tout le monde! Mes seuls regrets sont au nombre de deux : l'avoir lu en français, et ne pas connaître beaucoup des auteurs cités, mais je vais me dépêcher de combler ces deux lacunes.
Première étape : The man who was Thursday de G.K. Chesterton, qui a valu son nom à l'héroine.
Bon sang, pour un livre lu, j'en ajoute cinq à ma liste! En viendrais-je jamais à bout?
Et bientôt, de la medieval fantasy, et de l'authentique fantastique!