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Edito

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Mercredi 26 mars 2008
Je viens de terminer un petit livre tellement bien vu que c'est à se demander s'il on doit en rire ou en pleurer...
Ça s'appelle Le Journalisme sans peine, de Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud (1997, Plon ), et c'est fabuleux.

Comment devenir journaliste? Rien de plus simple : mémorisez les clichés et les poncifs, peaufinez les tournures usées jusqu'à la corde, développez des métaphores obscures ou tout simplement ridicules et surtout, surtout, ne vous préoccuppez pas d'être compréhensible.

Le bouquin est un manuel parfait pour respecter la citation de ce bon vieux Wilde :

- But what is the difference between literature and journalism?
- Oh! Journalism is unreadable, and literature is not read.
Oscar Wilde, The Critic as an Artist.


Il s'agit de ne pas ménager sa peine pour faire gonfler sa prose : tout conflit est un bras de fer, n'importe quoi peut-être est sous haute surveillance, et on justifiera tout et le reste en ajoutant quelque-chose oblige...
Les maires deviennent des édiles, l'Académie française ne peut-être que la vieille dame du quai Conti, et les expressions antiques mal digérées volent dans tout les sens : on invoque Hippocrate (ou mieux, Hypocrate) à la moindre réforme de la sécu, et l'épée de Damoclès ne sait plus où donner de la tête.

Tous les exemple cités dans le livre, même les plus capillotractés sont extraits de la presse et de la radio nationales, et l'amusement n'en est que plus grand. Avec la manie d'utiliser des termes sportifs pour la politique, guerriers pour le sport, scolaires pour le gouvernement, politiques pour la culture, et toutes les combinaisons du même genre imaginables, on se retrouve avec des perles comme ces quelques phrases :


Le Parquet grince des dents.
La balle est maintenant dans le camp des slalomeurs.
Le Président de la république a administré un remède de cheval
à son Premier ministre pour le remettre en selle.


Joli, non ?

Je ne saurais trop recommander la lecture de ce livre salutaire à tous ceux qui envisagent un jour de rédiger quelques lignes pour quelque média que ce soit.
Car, sans pour autant écrire dans un style purement technique,  il doit être possible de garder sous contrôle l'envie bien naturelle de monter son style en neige...
D'ailleurs, pas plus tard que dans la phrase précédente,  j'ai résisté à l'envie de dire "tenir la bride à" et "garder en laisse". Hé oui, rester à peu près lisible est le résultat d'une discipline de tous les intants !

Et en bonus, je vous donne cette jolie phrase entendue sur France Info pendant la rédaction de cet article :

Le Japon exporte tout de même plus de trois cents tonnes de mozarelle par an !

Hum. Exporte. Mais bien sûr...



Mercredi 5 septembre 2007
genlis.jpgConnaissez-vous  Madame de Genlis ? Non ? Rassurez-vous, je n'en avais moi-même jamais entendu parler jusqu'à ce que j 'achète  dans la collection Folio 2 euros sa Femme auteur, par curiosité familiale.

Cela se lit vite et bien, même si la morale de l'histoire peut sembler paradoxale sous la plume d'une  femme de lettres reconnue :

Si vous deveniez auteur, vous perdriez la bienveillance des femmes, l'appui des hommes, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur. Ils n'adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d'un homme. Ils ne nous permettront jamais de les égaler, ni dans les sciences, ni dans la littérature ; car, avec l'éducation que nous recevons, ce serait les surpasser.
Cette lucidité un peu amère m'a fait penser à Des femmes et de leur éducation, de Choderlos de Laclos (Mille et Une Nuits : décidément, les petits formats ont le chic de ressortir de vieux textes aussi oubliés qu'intéressants), mais  il ne s'agit pas de les confondre :  le vieux Pierre est autrement plus subversif de cette dame, qui fut après  tout "gouverneur" du jeune Louis-Philippe. Un petit extrait en passant, juste pour vous montrer de quel bois il se chauffait :
Ô femmes ! [...] Si au récit de vos malheurs et de vos pertes, [...] vous rougissez de honte et de colère, [...] si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne vous laisser plus abuser par de trompeuses promesses, n'attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n'ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ? Apprenez qu'on ne sort de l'esclavage que par une grande révolution.
Mais je clos là cette digression.
Pour ce qui est du style, on retrouve dans cette courte histoire (80 pages) de Mme de Genlis toute une façon d'écrire caractéristique de son temps, signalée en particulier par les petites phrases qu'on dirait toutes prêtes à aller composer un recueil d'aphorismes :

L'homme qui désirerait être une femme serait un lâche, la femme qui voudrait pouvoir devenir un homme ne serait déjà plus une femme. (p.27)

L'amour n'apprécie que le temps présent, c'est de tous les sentiments celui qui s'occupe le moins de l'avenir ; il craint d'y jeter les yeux, il n'est  pas sûr de s'y retrouver. (p.60)
Et puis bien sûr, il y a l'inévitables portrait de caractère, farci de ses douze points-virgules par ligne :
Elle avait cette sensibilité et cette flexibilité d'organisation qui produisent la diversité des talents, mais qui ne sont pas sans inconvénient pour le caractère ; une extrême curiosité, de la facilité pour apprendre la rendaient capable de se livrer à des études sérieuses ; un goût passionné pour les arts lui faisait aimer tous les amusements frivoles. La variété de ses occupation donnait à sa conduite l'apparence et les résultats de l'inconstance ; elle voulut apprendre un si grand nombre de choses, et cultiver tant de talents, qu'elle n'eut jamais la possibilité de réfléchir et de travailler sur elle-même. Pour s'épargner la peine de corriger ses défauts, elle se persuada qu'elle pourrait les compenser en exaltant ses vertus, elle ne parvint qu'à gâter ses bonnes qualités par l'excès qui les fait dégénérer ou qui les rend dangereuses. [...] Une sensibilité excessive lui rendit inutile la finesse et la pénétration de l'esprit.
Et ça y est, en lisant ça, ma paranoïa lectorale me reprend...

NB :  La Femme auteur est tiré du tome troisième des Nouveaux contes moraux et nouvelles historiques, publié à Paris, chez Lecointre et Durey, 1825.
L'illustration est un détail d'un tableau de Jean-Baptiste Mauzaisse, trouvé sur cette page fort intéressante du musée des Arts et Métiers. Cette dame était décidément pleine de ressource !

Samedi 9 juin 2007
ogre.jpgJ'ai découvert il y a peu un bar-resto-salle-de-concert remarquable appellé l'Ogre à Plumes.
On peut y assister à des lectures, des impros, ou tout simplement venir y siroter un verre en profitant du Wifi, et surtout des étagères croulant de livres sur tous les murs...
Un bon bouquin, un gros fauteuil en cuir dans lequel se lover, le tout pas trop loin de mes pénates... Que demander de plus?

L'Île des gauchers

gauchers.jpgC'est là que j'ai commencé à lire L'Île des gauchers. On m'a dit pis que pendre d'Alexandre Jardin, l'auteur, mais le livre m'a néanmoins beaucoup plu. Drôle et absurde, suivant un peu les traces d'une autre île littéraire, celle des pingouins.
D'après certaines critiques, le roman reprend des idées déjà présentes dans les bouquins précédent de l'auteur, mais je ne peux pas juser, vu que je n'avais rien lu de lu jusqu'ici.
mais on ne peut qu'être amusé par l'idée d'une île peuplée de gauchers tout dévoués à une unique cause : apprendre à aimer leur conjoint de la meilleurs façon possible. Il y a d'excellentes choses, d'autres plus classiques, d'autres enfin qui rentrent dans les deux catégories : le butler Algernon est classicissime, mais fabuleux... "Gauchers oui, mais gauchers anglais !".
Le livre aurait peut-être bénéficié de plus de concision, l'auteur n'atant pas avare de répétitions et certaines péripéties étirant la fin en longueur, mais rien de vraiment fâcheux en vérité : le livre se lit sans difficulté, en souriant beaucoup, à la condition de ne pas se mettre, comme je ne le fais que trop dans la littérature d'imagination, à considérer sérieusement la faisabilité du système.

Ce qui me dépasse, c'est que dans certains commentaires  les lecteurs se demandent si l'île existe vraiment...Je dois être cynique.
Certes, le livre se clôt par une chronologie de l'île et par des données économiques (Exportations: Ciseaux pour gauchers, 70%...), mais de là à prendre tout ça pour argent comptant... sans compter que dans ce cas ils passent à côté du principal intérêt du livre.
Enfin bon...

Et puis une petite citation, prise tout au début du texte, pour vous donner une idée du pied sur lequel part le récit :
Ces interrogations s'entrechoquaient dans son esprit avec une violence depuis la mort d'Harold, son chimpanzé et ami de toujours, presque un frère.
C'est le début d'une grande aventure...

J'arrête ici ce retour inespéré dans la catégorie Lectures... Et je fais une note mentale de ramener le bouquin à L'Ogre à la première occasion : ils me l'ont prêté avec une bonne grâce qui les honore.

PS : pour les amateurs d'îles imaginaires, une référence  fantastique : Utopies insulaires à la bibliothèque insulaire.
Mercredi 21 février 2007
Les Danaïdes étaient condamnées à remplir éternellement un tonneau sans fond qui se vidait au fur et à mesure de leurs efforts.
J'ai mon propre tonneau : il est orné d'un Post-it marqué I ain't read yet! (Dém et quelques autres saisiront la référence), et prend la forme d'une étagère bibliothèque pleine qui se remplit plus vite que je ne la vide.

Et la dernière fois que je me suis connectée à mon compte Amazon, j'ai failli m'étrangler :


Rien de bien grave me direz-vous, il suffit que je mette les moins urgents/intéressants de côté, et on verra ça plus tard.
Certes.
Mais je le fait déjà! et voilà ce qu'on trouve en bas de la page :


Je ne veux pas savoir le total en euros...

Afterthought :
Ca m'a rappellé qu'un temps j'avais fait une wishlist (mon frère ne sait paraît-il jamais quoi m'offrir). Finalement elle n'a jamais servi, et même en la remettant à jour, ça me fait une quarantaine de livres supplémentaires à transférer à ma liste...

Sans tenir  compte  de la bibliothèque des autres (j'emprunte sans vergogne) et de la collectivité (Paris je t'aime), ni de la liste papier que je tiens des livres qu'il faut que je lise urgemment, j'arrive  donc aux environs de 250 bouquins.
Je n'arrive pas à savoir si c'est formidable ou complètement affeux.
Dimanche 30 avril 2006
Le Possédé, de Camille Lemonnier

Il y a des livres qui relèvent autant de l'exercice de style que de la poésie en prose :
Le possédé du belge Camille Lemonnier (1844-1913) en fait partie.
(Editions Séguier, dans la collection délicieusement nommée Bibliothèque décadente)

Le nom ne vous dit peut-être rien, et je n'en avais jamais entendu parler avant de lire ce volume.
L'histoire en elle-même est classique : un magistrat confit de certitude tombe fou amoureux de la jeune gouvernante des enfants, et tombe progressivement sous sa coupe tyrannique et sadique, mettant sa famille au désespoir.

Le style, quant à lui, est difficilement descriptible : précieux et naturaliste (on l'a appelé "le Zola belge"), onirique et réaliste, psychologique et symbolique à la fois, il semble prendre un malin plaisir à combiner les opposés.

Cette indépendance stylistique, couplée à une licence qui scandalisa à l'époque, est caractéristique de Lemonnier, qui fut prolifique et révolutionnaire, et posa les jalons de la littérature belge moderne. Je ne sais si l'obscurité dans laquelle il me semble être tombé est due à mon inculture, à l'ignorance française quanà à leurs voisins belges, ou à un réel oubli général.

Quoi qu'il en soit, ça vaut le détour, ne serait-ce que pour les mots, car :

Aucun écrivain du XIXe siècle, si ce n'est Victor Hugo, n'a possédé, comme Camille Lemonnier, les richesses du dictionnaire, n'a disposé pour formuler sa pensée ou ses sensations d'un nombre aussi considérable de mots: nul ne s'est grisé comme lui de sa puissance verbale.

Tout le monde n'apprécie pas, cependant :

Sa prose enflée charrie les termes rares et précieux, les archaïsmes et les néologismes, et les mots arrachés aux jargons des provinces. Il y a pléthore, et cette pléthore menace de crever, pour ainsi dire, la peau de la phrase.
Antonin Bunard

Pléthore? Oui, indubitablement. La liste des mots que j'ai noté au cours de ma lecture parce qu'ils me paraissaient rares, tirés par les cheveux, voire obscurs, commence ainsi :
et elle continue sur des colonnes entières!
Alors pour la peine, je fairai un deuxième article à part, aussi complet que possible, qui ira dans la catégorie adéquate. Quand j'aurais le temps...
[Edit : C'est fait!]

Ce qui me plait chez cet auteur, c'est aussi la verve et l'énergie avec lesquelles il n'hésita pas à secouer le milieu littéraire de son temps : il refusa catégoriquement de se laisser coller des étiquettes, et n'a pas de mots assez durs pour ses collègues confinés à leur niche bien confortable et bien rentable. Je sais que c'est un peu long, mais si je m'écoutais, je vous mettrais l'intégralité de ses quelques pages d'Esthétique (Dames de volupté, 1892).
Lisez donc :

Rien, cependant, n'aide l'industrie de l'homme de lettres comme une rubrique qui l'assimile aux plénipotentiaires du caoutchouc vulcanisé, des prothèses dentaires ou du clysopompe hygiénique, détenteurs d'un indubitable brevet, « Monsieur X..., l'observateur bien connu des moeurs de barrières » ou « Monsieur Y..., le délicat analyste des ménages mal assortis », ou « Monsieur Z...,  le psychologue raffiné à qui l'on doit tant d'études palpitantes sur l'état d'âme des marchands de pains d'épice et de saucissons »sont des adjuvants sans équivalent pour la propagation d'un honnête trafic, si peu littéraire qu'il soit.
(...)

Les frictions réitérées par lesquelles opère ce système ingénieux de publicité surpassent les meilleurs massages pour inculquer aux crânes les plus obscurs les bienfaits de l'article manufacturé par l'adroit fabricant. Il ne s'agit plus alors, pour aboutir à un productif soutirage d'écus et de renommée, que de sécréter avec ponctualité un encre débile, d'où préalablement tout principe tonique a été éliminé.
(...)

Il importe, en effet, pour l'écoulement du produit, que le client soit rassuré quant à l'homogénéité et à la perdurabilité du mode de fabricat. On se fournit chez un auteur pour s'octroyer, selon une hygiène en rapport avec la température, un sédatif ou un cathérétique déjà expérimentés. Et quel déchet si d'abusifs et aléatoires ingrédients risquent d'aliéner la vertu des habituels dosages!
    Eh bien, c'est contre cette commerciale notion de la personnalité que je m'insurge! l'art répugne à médicamenter les gastralgiques indolents d'après un codex stimulateur de bonnes digestions et nie toute analogie avec les officines vénales.
(...)

    Le jour où, résigné à me confiner, maître d'un lopin, dans mon enclos, je ne regarderai plus vers l'horizon, là-bas, qu'on referme sur moi ma bière : les vers, comme un fromage, auront mangé ma cervelle.

Cela vous donne une idée de sa façon d'écrire : tout sauf sobre, mais énergique et, à mon sens, plaisant et efficace.

En attendant ce bouquin me laisse avec une impression étrange qui rappelle celle donnée par la lecture de The Man who was Thursday : même mélange de réalité terre-à-terre, de solide psychologie des personnage, et de délire complet, dans le genre à vous faire perdre le sommeil si vous y réfléchissez trop.


The Man Who Was Thursday, de G.K Chesterton,

Comment ça, je ne vous en ai pas encore parlé? Aie, mon projet de carnet de lecture à jour semble méchamment pris dans les fondrières du temps qui passe...
Mais si, souvenez-vous : en novembre, je vous en avais donné une citation qui parlait de "poète respectable". Ah, vous voyez bien!

Et comme il n'est jamais trop tard pour bien faire  laissez-moi vous brosser à grands traits le thème du bouquin :
Le narrateur est un espion chargé d'infiltrer un group(uscul)e anarchiste, et se retrouvé élu au sein du conseil central, composé de sept délégués dont les noms de code sont des jours de la semaine. Notre héros devient donc Thursday (Jeudi), et vit dans la terreur d'être découvert par les autres, en particulier Sunday, le chef suprême gigantesque au charisme paralysant. Il découvrira cependant que les choses ne sont pas forcément ce qu'elles semblent être, et l'effroyable fuite finale pour échapper à des masques marque le tournant surréaliste du livre, tranformé en une espèce de cauchemar symbolique.
À moins que ça n'ait commencé plus tôt...
Car le titre complet du roman est bien The Man Who Was Thursday : A Nightmare...


PS : Comme je l'expliquais il y a longtemps déjà, c'est ce livre qui donne son prénom à l'héroïne de Jasper Fforde, Thursday Next, que j'attend désespérément...

PS2 : Pour les anglophones, le texte est disponible gratuitement en version électronique (Projet Gutemberg, ebook...), ou en encre sur papier en se lançant dans le bookcrossing...

 
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