Ce 6 mars a été passée par le gouverneur du Dakota du Sud la loi qui avait été votée le 27 février, et qui interdit et criminalise l'avortement en toute circonstance. La seule exception étant la menace à la vie de la mère (pas à sa santé, hein, si elle risque juste, je sais pas moi, une descente d'organes généralisée et handicapante, ça ne compte pas). Les victimes de viol et d'inceste, traditionnellement prises en compte, peuvent aller se brosser.
Au lieu de déprimer (elle a bon dos la Journée de la Femme!), intéressons-nous à cette polémique ....
Le débat entre les défenseurs et les opposants de l'interdiction de l'avortement est quelque chose d'extrêmement passionnel, où un certain nombre de mots et d'idées sont sciemment détournées.
Une question de vocabulaire
C'est évident, mais ça vaut la peine de le dire : il ne s'agit pas d'un débat pour ou contre l'avortement, vu que les deux camps sont d'accord pour dire que ce n'est pas quelque chose de joyeux. Mais les défenseurs du droit à l'avortement ont remarqué que le monde ne correspondait pas à un idéal, et qu'en conséquence les femmes doivent pouvoir avoir accès à ce dernier recours en cas d'échec contraceptif, quelqu'en soit la cause.
Aux Etats-Unis, le camp opposé à l'avortement est appellé "pro-life", c'est-à-dire pour la vie, sous-entendant que les autres sont, eux, contre la vie... En conséquence, leurs adversaires s'appellent "pro-choice" (pour le choix), ce qui me semble légèrement moins hypocrite, mais je suis biaisée.
La réponse à la vie, l'univers et tout le reste
La notion de vie est quelquechose de très mystérieux, même pour les gens qui l'étudient (les biologistes), les définitions variant de "tout ce qui s'oppose à la mort" (physiologie) à tout ce qui est capable de se reproduire à l'identique (bio cell').
Dans le débat sur le droit à l'avortement, une confusion est délibérément entretenue entre vie et vie humaine, ce qui permet de stigmatiser les "pro-choice" comme ennemi de la "culture de vie".
Personne ne conteste qu'un zygote est vivant, mais il ne l'est ni plus ni moins que les deux gamètes qui l'ont formé... techniquement, il n'y a pas apparition de la vie, simple continuité métabolique. Si l'on veut me convaincre de l'importance éthique de la fécondation, il va falloir me parler d'autre chose (fusion nucléaire, expression génétique, que sais-je encore...)
Un exemple typique décortiqué chez Pharyngula :
l'animateur radio Andrew Wilkow
a utilisé l'argument suivant :
" ...scientifically speaking, when a sperm and egg comes together, what happens? Is death created?"
Scientifiquement parlant, quand un spermatozoïde et un ovule se rencontrent, que se passe-t-il? La mort est-elle créée?
La réponse attendue : non.
Le raisonnement fallacieux qui suit est : DONC si ce n'est pas de la mort, c'est de la vie qui est créée... (tout le passage en mp3)
Ce genre de malhonnêteté intellectuelle m'énerve toujours autant malgré mes bonnes résolutions, et la seule façon d'y répondre est sans doute l'ironie, comme ce lecteur qui commente :
Scientifically speaking, when two slices of bread, a slice of cheese, and a slice of tomato come together, what happens? Is death created?
No? Well then I guess life must be created.
Oh, wait, nevermind. A sandwich is created...
Scientifiquement parlant, quand deux tranches de pain, une tranche de fromage et une tranche de tomate se rencontrent, que se passe-t-il? La Mort est-elle créée?
No? Dans ce cas j'imagine que la vie doit être créée.
Oh, attendez, non. Un sandwich est créé...
Toutes les vies se valent-elles?
Un autre argument des pro-choice pour démontrer ce qu'il considèrent comme l'hypocrisie de leurs adversaires est de souligner qu'ils ne croient pas vraiment au fait qu'un embryon soit une personne à part entière, mais le prétendent pour imposer un ordre moral aux femmes.
D'où la question un peu absurde, toujours dans la même conversation que plus haut :
"si une clinique est en feu et que vous pouvez sauvez un enfant de 2 ans ou (exclusif) une boîte de Pétri contenant cinq embryons issus de FIV, que choisissez vous?"
Il me semble que toute personne saine d'esprit, même pro-life, sauve le gosse, ce qui est censé démontrer qu'ils ne croient pas à le popre rhétorique, mais l'animateur radio refuse de répondre (il appelle ça un H24 scenario, Jack Bower est partout!).
Ca ne prouve pas grand chose, mais l'approche est intéressante.
Je ne sais pas, mais votez pour moi
La mauvaise foi est poussée un peu plus loin par un certain Pat Toomey candidat au poste de sénateur de Pennsylvanie, lors d'un talkshow.( il y a deux ans)
Il explique qu'il est pour l'annulation de Roe vs. Wade, et que les lois sur l'avortement soit du ressort des états . Il ajoute que lui, personnellement et s'il devait voter pour les lois de Pennsylvanie, interdirait l'avortement.
Le journaliste lui demande alors, dans le cadre d'une criminalisation de l'avortement comme quelque chose apparenté à un crime, quelles peines il propose pour les contrevenants.
MATTHEWS: In other words, if a woman had an abortion in Pennsylvania, what would you do to her?
TOOMEY: Well, you know, Chris
MATTHEWS: I'm serious. What would you do to her? You said you want to ban it. You want to use the law to outlaw abortion.
TOOMEY: That's right.
MATTHEWS: What would you do to a woman who had an abortion? What would you do to her?
TOOMEY: Oh, I think we would first look at the doctor who is performing the abortion and have some penalties
MATTHEWS: Why? Why don't you go after the woman? Why don't you go after the woman? In any other situation of law and justice, you go after the person who perpetrates the act. If it's wrong to commit...
MATTHEWS: No, really. This is what the whole issue of abortion is and where all the B.S. comes into this argument. Are you willing to say that you would put a woman in prison for having an abortion?
TOOMEY: Chris, I'm not sure what the penalty would be. I'm saying...
MATTHEWS: Well, say what you want it to be.
MATTHEWS: You said it should be banned. Would you please stand up for what you believe?
TOOMEY: That's right.
MATTHEWS: If abortion is wrong and it's a crime and it's murder, tell me what the punishment should be.
TOOMEY: And I'm telling you that there should be legal action taken against the doctor who performs it.
MATTHEWS: And?
TOOMEY: And we've got to think through what we would do with regard to the woman.
MATTHEWS: What would you like to do?
TOOMEY: But, Chris, that doesn't change the fact
(...)
MATTHEWS: And you've said we ought to get rid of Roe v. Wade and you said that abortion should be banned in Pennsylvania, but you won?t tell me what the penalty should be.
TOOMEY: That's right, Chris.
Look, we can take things one step at a time. I think that the constitutional decision was invalid. It's perfectly OK to believe that these justices made up a right that doesn't exist in the Constitution without deciding exactly what the penalty should be under all circumstances.
(...)
MATTHEWS: People on the far right side won't say what they'll do.
They simply say they don't like the way things are now. What would you do?
TOOMEY: Well, if we overturn Roe vs. wade, one of the things we could do is leave it to states to make some decisions about this.
MATTHEWS: And what would you support Pennsylvania doing? You are running for senator from Pennsylvania. What should Pennsylvania do to women who decide to have an abortion? What would you do to them?
TOOMEY: Chris, I?ve told you, I haven?t figured out what I think we should be doing with
MATTHEWS: Well, shouldn?t you figure out a few of these things before you run for office?
Le candidat essaye à plusieurs reprises de se défiler en parlant des peines pour le médecin avorteur. Mais la question précise qui lui est posée est : quelle peine proposez-vous pour la femme? . le journaliste ne se démonte pas et lui repose la question une bonne dizaine de fois.
Voyant qu'il n'y échappera par, il finit par répondre un lamentable "je ne sais pas encore, il faut qu'on réfléchisse", or words on that effect...
Hypothèse 1: Ce politicien a à peine le QI d'un enfant de 10 ans, et fait campagne depuis plusieurs années pour une loi sans avoir réfléchi à ce qu'elle pourrait être.
Hypothèse 2 : Les pro-lifers savent parfaitement que s'ils suivent leurs logique de criminalisation de l'avortement jusqu'au bout, il finiront par s'aliéner une partie des femmes, mais que s'ils avouent ne pas avoir l'intention de condamner à 30 ans de prison une femme ayant avortée, ils perdent le soutien des vrais fanatiques, qui veulent le voir puni comme un meurtre.
Une seule solution : se boucher les orilles en chantant "la-la-la, je sais pas, la-la-la!". Voilà une attitude responsable comme on les aime...
Que la vérité soit du côté de l'hypothèse 1 ou 2, ça ne donne pas envie de voter pour lui...
Conclusion : les deux extrêmes
Et rappellons, tout de même, dans un notre souci de balayer devant notre porte avant de critiquer celle du voisin, que l'Union européenne compte un pays où l'avortement n'est pas autorisé même en cas de viol : l'Irlande...
Le compromis hypocrite est que, dans certaines circonstances les mineures sont autorisées à aller avorter à l'étranger, comme 7000 irlandaises par an...
Tiens, d'après Wikipédia, il n'y a en Europe qu'une entité souveraine qui l'interdit même lorsqu'il s'agit de sauver la vie de la mère. Pas d'idées? C'est le Vatican!
Ca ne me surprend guère, mais je me console en me disant qu'au fond, il ne doit pas y avoir des masses de femmes enceintes qui ne peuvent pas quitter les murs de la cité du Vatican...(ou alors Dan Brown est sur le coup...)
Pour terminer sur un point plus positif, devinez quel est le pays où l'avortement ne connaît aucune restrictions légales? Et qui n'est pourtant pas tombé dans la débauche, les flammes de l'enfer ou la fin de la civilisation?
Le Canada, dont le jugement de 1988 ( R. v. Morgentaler) est autrement plus musclé que le Roe vs. Wade des USA.
On dirait bien qu'un débat contradictoire a commencé dans les commentaires. A suivre donc.
J'en profite pour ajouter une petite remarque sur quelquechose qui m'énerve au dernier degré : les étude qui montrent que les femmes ayant avorté ont une plus grande probabilité d'avoir une dépression/des troubles du sommeil/ ... que les autres femmes.
Et comparées aux femmes qui ont porté à leur terme une grossesse non désirée? C'est le choix de la population témoin qui détermine la validité d'une expérience, rappellez-vous...