On ne dirait pas comme ça, mais il m'arrive de lire des livres sérieux. Attendez que je vous raconte :
Mitchourine, Lyssenko, et le problème de l'hérédité, du Dr Jacob Segal
Ahhh... tout un poème!
Pour ceux à qui ces noms ne disent rien, Mitchourine et Lyssenko sont les grands noms de la science officielle soviétique, qui, pour des raisons plus ou moins idéologiques, ont pris pendant des décennies le contre-pied de la génétique classique. Ben oui, le déterminisme des gènes, ça rentre mal dans le cadre de la dialectique matérialiste où l'homme est le maître de son destin et de la nature...
(--à ma gauche, Lyssenko, charmant garçon aux yeux doux et tendres--)
Je ne dis pas que les méthodes empiriques de Mitchourine n'ont rien apporté (l'étude des dormances et le perfectionnement de la vernalisation sont réels, mais ils ne l'ont pas inventé!) mais cela ne justifie pas d'envoyer en Sibérie les généticiens mendéliens ou morganistes ou de mettre le feu aux labos... Ceci dit, bien qu'elle fasse partie de la culture collective de la discipline (1), on trouve assez peu de documentation sur cette histoire paralèlle de la biologie.
Donc quand je suis tombée dans le fond du labo SVT du collège sur cette antiquité datée de 1951 défendant le Lyssenkisme, je me suis jetée dessus comme la petite-vérole sur le bas-clergé breton, si vous voulez bien me passer l'expression.
Je vous passe les détails techniques pour ne pas faire fuire les profanes (n'hésitez pas à me les demander si ça vous intéresse...), mais il y a tout de même des trucs fabuleux :
Mitchourine s'en explique ainsi : "On ne peut reconstruire totalement la science que sur la base de la doctrine de Marx, Engels, et Staline."
Le reste est à l'avenant, mais souligne de façon intéressante la situation de la génétique au sortir de la guerre : beaucoup de formalisme pertinent, mais une conscience aigue du manque de connection à la réalité cellulaire, et des domaines entiers hors de portée de l'approche morganiste, comme celui de l'immunologie.
Et bien sûr trois ans après la parution de ce fascicule, la biologie allait enregistrer la découverte fondamentale, fondatrice à elle toute seule de la génétique moléculaire, rien moins que la structure moléculaire de l'ADN (2).
Le lyssenkisme, lui, ne sera liquidé qu'en 63, avec la déstalinisation opérée par Khroutchev.
Quleques liens :
- un peu plus sur Lyssenko (en)
- un discours de Lyssenko en 1940, qui attaque violemment les morganistes.
Médecine et médecins, de Paule Dumaître
L'auteure est la/le Conservateur en chef de la Bibliothèque centrale de médecine de Paris de l'époque (aujourd'hui la BIUM), et ça me rend encore plus sévère...
De l'histoire des sciences à l'ancienne (années 70), à pleurer d'ennui. Aucune références pour l'iconographie, pourtant riche (vive la Bium), aucune bibliographie, et le premier mot contient une hénaurme faute d'orthographe : Hyppocrate. Je sais, c'est bête, mais ça ne fait vraiment pas sérieux.
Pour ce qui est de la neutralité historicienne, on repassera :
La médecine des cavernes : Saluons-les, nos lointains ancêtres (...). Sous leur rude écorce, ils savaient se dévouer à leurs semblables et possédaient un coeur d'homme.
Les druides : Leur pratique consistait en cérémonies bizarres.
Et à la fin d'un chapitre qui nous présente la médecine orientale et en particulier chinoise (rhinoplastie, acupuncture, pharmacopée), elle a le front de conclure : Et pendant ce temps, en Grèce, naissait vraiment l'art de guérir. Snif.
Darwin and the barnacle, de Rebecca Stott
De l'histoire des sciences très moderne, portant sur la vie et les travaux de Darwin avant la parution de son célébrissime De l'Origine des espèces.
L'idée est simple : il savait que pour se faire entendre dans le grand débat qu'il avait l'intention de lancer, il devait être reconnu comme un naturaliste sérieux, pas un spéculateur.
Il a donc consacré 8 (huit!) ans de sa vie à la classification des Cirripèdes, cette étrange famille de crustacés qui regroupe les pouce-pieds et les balanes, pendant que son premier essai de théorie de l"évolution dormait scellé dans un tiroir, avec des instructions de le publier à sa mort.
On apprend vraiment plein de choses dans cette lecture, par exemple que le grand père de Charles, Erasmus, avait déjà des opinions bien arrêtées sur la mutabilité des espèces, et l'ensemble se lit plutôt bien pour un bouquin biographique de 300 pages.
L'auteur se laisse parfois entraîner dans des métaphores un peu tirées par les cheveux, ou des flambées d'enthousiasme originales ("Someone had to crack the barnacle code", ça sonne un peu comme du Dan Brown...), mais ce sont des défauts mineurs dans cet art difficile qu'est la biographie.
(1) Combien de fois ne vous a-t-on pas répété "La reproductibilité des protocoles est la garantie de la vérification des résultats! Ne faites pas comme Lyssenko!". Zéro? Ah...
Mais bon, j'ai eu des profs exceptionnelles au lycée.
(2) Les prix Nobel Watson-et-Crick, grâce aux travaux de Rosalind Franklin.