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2 octobre 2005 7 02 /10 /octobre /2005 00:00
The Sandman, de Nail Gaiman

sandmanJe vous ai déjà parlé de l'intense plaisir que j'avais eu à découvir la production romanesque de Neil Gaiman. Vos ne serez donc pas étonnés d'apprendre que j'ai profité de cet été pour lire celle de ses oeuvres qui lui vaut la plus grande part de sa notoriété, et ce à très juste titre.

Si j'ai mis tant de temps à en parler dans cette rubrique, c'est tout simplement que ç'a été rien moins que la révélation littéraire de mon été, et que je voulais me donner la peine de lui faire suffisamment justice.

Je savais déjà Gaiman capable  de créer des univers à la fois si étranges et si familiers qu'on jurerait ses fables polies au coin du feu par des générations de grand-mères malicieuses. Cette nouvelle lecture m'a montré qu'outre les contes de fées, Gaiman savait écrire des mythes.
Et des scénarios de bande dessinée.

Eh oui, cette oeuvre majeure, c'est une bande dessinée, ce qui suffira à en détourner les moins ouverts d'esprit.
Pire encore : c'est un «comic», une série d'histoires courtes parues mensuellement et éditées par DC Comics, l'autre mastodonte américain de ce domaine avec Marvel.
Les dessinateurs, et donc le style graphique, varient à chaque chapitre, mais cela ne dessert en rien l'impression d'unité du lecteur : soit que les dessinateurs aient été choisis en fonction de l'histoire à traiter, soit qu'ils sachent se plier à leur ahmosphère propre, cette diversité parvient à mettre en valeur  les ambiances changeantes de cette mosaïque narrative.
En bref : ça ne choque pas, bien au contraire.

Avant de passer à l'histoire proprement dite, une petite parenthèse explicative : je ne l'ai sans doute pas encore dit, mais mes buts ultimes dans la vie sont bien définis, et fort simples. Il s'agit, dans le désorde, de dormir, manger (gras si possible), et de me faire raconter des histoires (1). Et  vous allez voir qu'en matière d'histoires, The Sandman n'y va pas avec le dos de la main-morte (2).

Pour faire simple, Gaiman nous propose une vision du monde à la fois très personnelle et tout à fait universelle. Le personnage autour duquel est construit le récit est, en toute modestie Dream (Rêve), aussi dit the Sandman (c'est-a-dire le Marchand de Sable).
Entendons-nous bien : il ne s'agit pas d'un roi du royaume des rêves, ou d'un quelconque rêveur. Non, il est Rêve, des Éternels, Dream of the Endless, une incarnation ou, pour utiliser le terme technique que Gaiman partage avec Pratchett, une personnification anthropomorphique
(3).

Les Éternels sont au nombre de sept : Destiny, Death, Dream, Desire l'androgyne et Despair sa soeur jumelle, la pauvre Delirium, qui dans les temps anciens fut Delight, et le dernier, qui a abandonné son poste.(4)
They are whispered of in the Inner Mysteries:
the Seven, who are not prayed to, who are not Gods, who were never men.


Sont reprises avec délicatesse diverses légendes, allant de Morphée et son fils Orphée au Royaume de Féérie shakespearien.
Et à chaque Éternel échoit des symboles dont on n'arrive même plus à savoir s'il sont connus depuis la nuit des temps, ou si Gaiman vient juste d'en avoir l'idée géniale :
Destiny est, bien entendu, aveugle et solitaire dans son jardin labyrinthique où chaque croisement est un choix, et les pages de son grand Livre bruissent avec la sonorité troublante de la peau humaine séchée.
Despair a, elle, comme attributs les miroirs : derrière chacun d'eux, à l'affût de la moindre de vos faiblesses, elle vous guette inlassablement.

Dream et DeathEt puis tout Éternels qu'ils soient, ils ne sont pas parfaits et peuvent avoir leurs petits différents familiaux, comme lorsque Death fait la leçon à son frère :
You are utterly the stupidest, most self-centered, appallingest excuse
for an anthropomorphic personification on this or any other plane!
- Death

Pour le reste du casting, vous trouverez parmi les résidents du royame de Dream une certaine Ève, deux frères nommés Abel et Caïn, un corbeau parlant, et celui qui a pris à Rupert Giles son titre de bibliothécaire le plus funky de ma connaissance, l'innénarable Lucien, maître des Livres Jamais Écrits, et qui prend très au sérieux son rôle de conservateur.

Do you know how long it's been since I mislaid a book?
Well, let's just say the continents weren't in their current shapes, not that that means anything to you.

-Lucien

En guest stars, citons aussi : les Muses, Lucifer (Morningstar) et ses démons, des anges pas si angéliques que ça, Odin et Loki, les trois Parques, Haroun Ar-Rachid, Perséphone, ou encore Ishtar, déesse tombée au rang de gogo-dancer, et Bastet, qui doit sa survie à l'inconsciente dévotion des enfants aux chats.
Et bien sûr, vous retrouverez tous ceux sans qui ceux-là n'existeraient même pas : nous, simples mortels, qui rêvons, aimons et désespérons tour à tour, et parfois tout en même temps.

We of the Endless are the servants of the living -- we are not their masters.
We exist because they know, deep in their hearts, that we exist.
When the last living thing has left his universe, then our task will be done.


C'est bourré de références à Poe, Shakespeare, Kit Marlowe, Lovecraft, Lord Dunsany, Casanova, et bien d'autres, et ce n'en est pas moins drôle et accessible, comme le montre l'histoire où le Royaume de Féérie est convié à une représentation de Songe d'une nuit d'été...

"I am that merry wanderer of the night"?
 I am that giggling-dangerous-totally-bloody-psychotic-menace-to-life-and-limb, more like it.

-Une fée, parlant de Puck et de sa représentation sur scene.

Bien sûr, certains des personnages ne rentrent dans aucunes de ces catégories, comme ce grand-père pas comme les autres qui tente de raconter une histoire à sa petite-fille :

Of course you don't believe in fairies. You're fifteen. You think I believed in fairies at fifteen? Took me until I was at least a hundred and forty. Hundered and fifty, maybe. (...)
Listen, blood of my blood. Although I'm a hard man to anger, and I love you deeply, if you interrupt me again so help me I'll rip out your throat with my teeth.

C'est, selon les tomes, terrifiant ou réconfortant, léger ou profond, douloureusement lucide ou joyeusement déjanté, et ça a tout simplement révolutionné le comic pour adultes, et la façon de raconter les histoires en BD.
Je ne peux rien vous dire de la traduction française, si ce n'est qu'elle existe, au moins pour les quatre premiers volumes : vous n'avez donc aucune excuse.

Lisez The Sandman, et surtout, n'oubliez pas : il faut faire confiance au conte, mais jamais au conteur...


(1) : Et quand je serai Présidente du monde, il sera obligatoire de lire des histoires aux enfants au moins jusqu'à leur majorité, ah mais.

(2) : Le copyright de cette expression appartient au Monde de Monsieur Fred, glorieuse émission de Ouï FM.

(3) : Il est d'ailleurs extrêmement amusant de voir comment Terry Pratchett et Neil Gaiman, qui partagent beaucoup de leurs paradigmes (voir Good Omens/De bons présages, écrit à quatre mains) aboutissent à des athmosphères bien différentes : la Mort de Pratchett est spirituelle, mais distante et masculine, tandis que celle de Gaiman est attachante, presque réconfortante, et indubitablement féminine.
On peut aussi comparer les mécanismes de naissance et de mort divine entre The Sandman et Small Gods, ou le concept de trinité féminine avec Wyrd Sisters.

(4) Respectivement : Destinée, Mort, Rêve, Désir, Désespoir, Délire (Joie)
.
Je n'ai pas le courage de me lancer dans la traduction des citations, mais n'hésitez pas a m'en proposer....


Liens :
- Le site officiel de Neil Gaiman (en)
- Une présentation bien documentée de Gaiman, en français.
- La page de présentation de Gaiman chez son éditeur français, Delcourt.
- Goliath, une nouvelle de Neil Gaiman située dans l'univers de...Matrix!


Un commentateur me fait remarquer qu'il est rare de classer la BD dans le genre "littérature".
Il faut se consoler en se disant que c'est tout de même de plus en plus courant : les lecteurs finissent par se rendre compte que le média ne fait pas la qualité, et que The Sandman a plus de littérature dans une seule de ses cases que toute une collection d'Arlequin.

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Published by Abie - dans Lectures
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commentaires

sieglind 03/10/2005 10:09

Je n'ai aucune honte à annoncer que j'aime la BD. Ce n'est pas un sous-genre pour moi. Il y en a de merveilleuses (dont un Dracula d'après Bram Stoker époustouflant)
Je note celle ci, étant donné que mon dernier achat fut plutôt orienté... intégrale des dessins de Serre lol.
J'adore les histoires liées au sommeil.
Bonne journée.

mouarfff 03/10/2005 02:51

les aventures d'Isaac le pirate (C.Blain) me passionnent en ce moment. Mais je vais suivre ton conseil et tanner la grosse dame de la bibliothèque pour qu'elle mette la main à la poche...En substance je lui dirai de consulter ton blog...

K 03/10/2005 02:48

Ca fait plaisir de voir quelqu'un parler de BD en mettant ça dans la "case" Littérature :)

Edito

Soyez les bienvenus sur ce petit blog sans ligne éditoriale fixe, qui échoue à mourir depuis 2005.
La fréquence de mise à jour se veut quotidienne au mieux (par ce que je suis de nature optimiste), trimestrielle au pire (parce que je suis velléitaire bien plus encore).

Alea jacta est :


Aussi :



Ordo Ab Chao