Edito

Soyez les bienvenus sur ce petit blog sans ligne éditoriale fixe.
La fréquence de mise à jour se veut quotidienne au mieux (par ce que je suis de nature optimiste), hebdomadaire au pire (parce que je suis vélléitaire bien plus encore).

Vous pouvez consulter la liste complète des articles pour vous faire une idée plus précise de ce que j'entends par «tout et n'importe quoi».
Et n'hésitez pas à
me contacter pour me faire part de vos griefs, réflexions ou suggestions.


Alea jacta est :

Avec le temps va!

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Mercredi 25 mai 2005
Il y a peu, j'ai comblé une de mes grosses lacunes (1) littéraires en me gavant de Neil Gaiman, et je ne l'ai pas regretté. Ce monsieur est un conteur-né, et sait jouer les funambules dans des genres où le risque est grand de tomber dans les poncifs et les clichés littéraires.
J'ai beaucoup apprécié le recueil de nouvelles intitulé Miroirs et fumées, mais ce n'est pas ce dont je veux vous parler aujourd'hui.
Stardust est un roman de fantasy qui mérite d'être lu, ne serait-ce que pour pouvoir le comparer à Neverwhere, du même auteur. Il a la légèreté des contes de fées pluricentenaires, et on se prend à regretter qu'il soit si court.
Un exemple?

I gain my freedom on the day the moon loses her daughter,
if that occurs in a week when two Mondays come together.
I await it with patience.
Je reprendrai ma liberté le jour où la lune perdra sa fille, si cela arrive une semaine des deux lundis. J'attends ce jour avec patience.

Ce qui permet de passer toute la lecture à se tordre l'esprit pour inventer une semaine avec deux lundis...

Or l'exergue de ce livre est un poème que j'avais déjà lu auparavant, par le plus grand des hasards, dans le roman pour enfants Le Château de Hurle de Diana Wynne Jones (qui a été adapté en dessin animé par Miyazaki avec Le Château ambulant). Il apparaissait comme un poème étudié en cours d'anglais qui se retrouvait par hasard dans le monde d'un magicien. L'apprenti du magicien essayait désespérément de comprendre à quelle recette le poème pouvait bien correspondre, avec ses histoires de sirènes et d'étoiles filantes...
Sur le moment je n'ai pas réagi, et c'est en relisant au début de Stardust que j'ai compris qu'il s'agissait d'un vrai poème ancien anglais...

Il a été écrit par John Donne, un poète anglais du tournant du seizième siècle, et est :

so old that that it belonged to an age when there were far more 'e's around.
si vieux qu'il vient d'un âge où il y avait beaucoup plus de "e". (2)

Je vous mets donc la version originale, et celle avec une orthographe anglaise moderne (25 "e" en moins, quand même), parce que la modernisation est déjà souvent une sorte de traduction (3).
Il est sobrement intitulé Song (Chanson).

Goe, and catche a falling starre
,
Get with child a mandrake roote,
Tell me, where all past years are,
Or who cleft the Divels foot,
Teach me to heare Mermaides singing,
Or to keep off envies stinging,
And finde
What winde
Serves to advance an honest minde.

If thou beest borne to strange sights,
Things invisible to see,
Ride ten thousand daies and nights,
Till age snow white haires on thee,
Thou, when thou retorn'st,wilt tell mee
All strange wonders that befell thee,
And sweare
No where
Lives a woman true, and faire.

If thou findst one, let mee know,
Such a Pilgrinage were sweet;
Yet doe not, I would not goe,
Though at next doore wee might meet,
Though shee were true, when you met her,
And last, till you write your letter,
Yet shee
Will bee

False, ere I come, to two, or three.
Go and catch a falling star,
Get with child a mandrake root,
Tell me where all past years are,
Or who cleft the devil's foot,
Teach me to hear mermaids singing,
Or to keep off envy's stinging,
And find
What wind
Serves to advance an honest mind.

If thou be'st born to strange sights,
Things invisible to see,
Ride ten thousand days and nights,
Till age snow white hairs on thee,
Thou, when thou return'st, wilt tell me,
All strange wonders that befell thee,
And swear,
No where
Lives a woman true and fair.

If thou find'st one, let me know,
Such a pilgrimage were sweet;
Yet do not, I would not go,
Though at next door we might meet,
Though she were true, when you met her,
And last, till you write your letter,
Yet she
Will be

False, ere I come, to two, or three.

J'ai trouvé deux traductions françaises de ce poème, avec chacune leurs particularités propres :

Va et attrappe au vol une étoile filante,
Fait qu'une mandragore enfante
Dis-moi où s'en sont allées les années,
Qui, du Diable, a fendu le pied,
Apprends-moi, des Sirènes, à ouïr le murmure,
Ou comment, de l'envie, ignorer la morsure,
Et trouve
Quel vent
Pousse un coeur honnête en avant.

Fusses-tu né pour voir l'irréel
Les choses invisibles au commun des mortels
Eusses-tu voyagé dix-mille jours et nuits
Et des que revenu, m'eusses-tu conté, l'ami,
Tout ce qu'euses vécu d'étranges aventures,
Nulle part, en nulle contrée
Tu l'eusses pu jurer
Ne vis femme fidèle et de toute beauté.

En trouverais-tu, une sitôt me l'écrirais,
Semblable pélerinage si doux me serait,
Et pourtant non, au final, point n'irait.
Quoiqu'au seuil voisin nous pourrions renconter
Quelque fidèle qu'elle fut, quand croisa ton chemin
Il n'en demeure pas moins
Qu'avant mon arrivée
À deux ou trois déjà elle se sera donnée.

Traduction de Jean Fuzier et Yves Denis,
extrait de Poèmes de John Donne, Éditions Gallimard.

Va attraper une étoile filante,
Fais qu'une racine de mandragore enfante,
Dis-moi où sont les jours d'antan passés,
Ou qui fit fourcher des Diables les piés,
Enseigne-moi à ouïr chanter Sirènes,
Me prémunir des piqûres de la haine,
Et m'apprends
Quel vent
Sert à pousser esprit honnête en avant.

Si tu es né pour des paysages impossibles,
Voir des choses invisibles,
Chevauche mil et une nuit, chevauche le Temps,
Jusqu'à ce que l'âge sur toi neige des cheveux blancs,
Toi, tu me diras, quand tu seras rentré,
Toutes les merveilles étranges qu'auras rencontrées,
Et jureras que nulle part
Ne vit la chose rare
D'une femme honnête, et belle aussi.

Si tu en trouves une, préviens moi; je gage
Que serait doux tel pèlerinage;
Et puis non, je n'irais point,
Même si par aventure, nous pussions nous voir non loin,
Bien que, lorsque tu l'as vue, elle parut sincère être
Au moins jusqu'au moment ou tu écrivis ta lettre
Déjà elle, je crois,
Sera
Infidèle, le temps que je vienne, à deux ou trois.

Traduction de Gilles de Seze, trouvée ici.


Dans la première traduction, les traducteurs ont privilégié le style et la rime au mot à mot, et se sont donné du mal pour dégager une idée d'archaisme et d'excentricité (subjonctif, constructions...), aux dépens de la légèreté.
Dans la deuxième traduction, l'archaïsme est plus discret (piés, mil..), et la lettre du texte est plus respectée, mais le rythme est brisé avec des vers longs (jusqu'à treize pieds, contre sept ou huit dans l'original).

Comme vous le voyez, pour remarquables qu'elles soient, aucune de ces deux traductions ne me satisfait tout à fait.
Alors, au lieu de dire du mal de gens tout à fait compétents, et qui ont fait du bon travail, je me suis mise au défi de faire ma propre traduction.

J'ai sué, j'ai compté des pieds sur mes doigts (ce qui est toujours bizarre), j'ai grincé des dents à la laideur de mes rimes en -é, -er -és, j'ai offert mon royaume pour un dictionnaire de rimes....
Voici donc le résultat :
(--ta-daam!--)

Chanson

Va, attrape un météore,

Féconde une mandragore,
Trouve-moi les années passées,
Qui fendit du Diable le pied.
Apprends-moi le chant des Sirènes,
Les protections contre la haine
Et le vent
Pouvant
Pousser un coeur honnête en avant.

Si tu es né pour les spectacles étranges,
Pour voir ce que nul ne vit,
Chevauche dix mille jours et nuits
Jusqu'à ce que l'âge enneige ta frange.
À ton retour, me feras le récit
De ces merveilles inouïes
Et jureras
Qu'il n'est pas
De femme belle et sincère à la fois

Dis moi si la trouves, au loin,
Le voyage doux me semblera
Mais non, tais-toi : je n'irais point
Serait-elle en face de chez moi.
Bien que sincère quand tu la vis,
Encore quand tu me l'écrivis,
Malgré cela,

Elle en aura
Avant mon arrivée trompé deux ou trois.

Comme vous le voyez, je reprend un certain nombre de choses des versions précédentes ; j'ai réduit l'archaïsme à la portion congrue, et j'ai sabré dans les sructures de phrases pour sauvegarder le rythme autant qu'il était possible.
Ce sont des choix discutables, et il y a sans doute mieux à faire pour remplir les but fixés, mais, vous savez quoi?...

...je suis contente de moi.


Disclaimer : Certains vont dire que ce poème est misogyne. Libre à eux.
C'est un poème d'amour, même s'il n'en a pas l'air, et que celui qui n'a jamais fait semblant de penser Toutes des salopes, sauf Maman!, ou Tous des rats! Ma mère m'avait bien dit..., jette la première pierre...


Dernière minute : Une recherche sur le web et divers catalogues de bibliothèques vient de m'apprendre que je ne suis pas la seule à m'intéresser à la question.
En effet, un éminent professeur du nom d'Antoine Bernan s'est penché dessus et en a tiré un livre intitulé Pour une critique des traductions : John Donne.
Mince alors, si on ne peut même pas élucubrer tranquille...


(1) Comme dirait mon père, c'est long comme lacune.
(2)
Citation traduite avec les pieds des Wee Free Men de Terry Pratchett.
(3) Un bon mot veut que les anglais envient les autre nations, parce que les étrangers, eux, peuvent lire Shakespeare traduit...
Mais si l'on obligeait les élèves de lycée à étudier Rabelais dans le texte d'origine, je vous assure qu'ils penseraient exactement la même chose!
Vous en doutez? Allez donc lire un peu ici Pantagruel dans le texte...

- Publié dans : Lis tes ratures!
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Commentaires

Je suis sur le cul avec votre site! Comment faites-vous? Les articles sont longs, y'a du style, les sujets originaux, passant de l'un à l'autre sans se poser de question.

Beaucoup de plaisir,merci merci merci!

Dr Devo. [Edit:] Je suis flattée, Docteur et je vous retoutne le compliment : où diable trouvez vous le temps d'écrire tout ça ?
Commentaire n° 1 posté par Dr Devo le 25/05/2005 à 07h54
bonjour
félicitations pour la version du poème -
voici toutefois mon avis : je ne crois pas qu'il soit besoin de donner à tout prix une version en rimes d'un poème traduit - de toutes façons, la musique du poème est toujours, avec la traduction, intégralement perdue...
je pense à un exemple - il s'agit des Élégies de Duino, de Rilke - les traductions ne sont pas terribles terribles, sauf celle données par le type qui a fait la version de gallimard (en poche, il y a un picasso période bleue en couverture - idée absurde d'ailleurs) -
c'est une très bonne traduction, très proche du texte original, et comme l'édition est bilingue, on a le texte en allemand à gauche -
c'est formidable, la traduction est très bonne mais, si les mots français sont choisis, la musique cependant disparaît tout à fait - malgré tout je pense que la meilleure manière de traduire un poète étranger est celle ci - de prendre, dans la mesure du possible, le texte à la lettre -
bravo cependant pour le site et cet article - c'est très bien
Commentaire n° 2 posté par leon le 26/05/2005 à 21h25
Bel article très documenté, quel travail (beau poème également)
Bises de la dragonne
Commentaire n° 3 posté par walsong le 09/07/2005 à 21h00
"Attrape une étoile filante,
Fais qu'une mandragore enfante,
Dis moi où sont les ans passés,
Qui du diable a fendu le pied,
M'enseigne à ouïr les sirènes,
Parer les brûlures de la haine,
M'apprends
Quel vent
Pousse un coeur honnête en avant.

Si tu es né pour l'impossible
Pour voir des choses invisibles
En dix milles journées le Temps
Fera neiger tes cheveux blancs.
Tu me diras à la rentrée
Les merveilles qu'as rencontrées
Et puis
Qu'ici
Il n'est belle fidèle aussi.

Si tu ..."

D'après la traduction de Jean Fuzier et Yves Denis, éd. Gallimard 1962, pour les deux strophes.
Commentaire n° 4 posté par beetlejuice le 15/06/2008 à 16h56
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