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30 avril 2006 7 30 /04 /avril /2006 00:00
Le Possédé, de Camille Lemonnier

Il y a des livres qui relèvent autant de l'exercice de style que de la poésie en prose :
Le possédé du belge Camille Lemonnier (1844-1913) en fait partie.
(Editions Séguier, dans la collection délicieusement nommée Bibliothèque décadente)

Le nom ne vous dit peut-être rien, et je n'en avais jamais entendu parler avant de lire ce volume.
L'histoire en elle-même est classique : un magistrat confit de certitude tombe fou amoureux de la jeune gouvernante des enfants, et tombe progressivement sous sa coupe tyrannique et sadique, mettant sa famille au désespoir.

Le style, quant à lui, est difficilement descriptible : précieux et naturaliste (on l'a appelé "le Zola belge"), onirique et réaliste, psychologique et symbolique à la fois, il semble prendre un malin plaisir à combiner les opposés.

Cette indépendance stylistique, couplée à une licence qui scandalisa à l'époque, est caractéristique de Lemonnier, qui fut prolifique et révolutionnaire, et posa les jalons de la littérature belge moderne. Je ne sais si l'obscurité dans laquelle il me semble être tombé est due à mon inculture, à l'ignorance française quanà à leurs voisins belges, ou à un réel oubli général.

Quoi qu'il en soit, ça vaut le détour, ne serait-ce que pour les mots, car :

Aucun écrivain du XIXe siècle, si ce n'est Victor Hugo, n'a possédé, comme Camille Lemonnier, les richesses du dictionnaire, n'a disposé pour formuler sa pensée ou ses sensations d'un nombre aussi considérable de mots: nul ne s'est grisé comme lui de sa puissance verbale.

Tout le monde n'apprécie pas, cependant :

Sa prose enflée charrie les termes rares et précieux, les archaïsmes et les néologismes, et les mots arrachés aux jargons des provinces. Il y a pléthore, et cette pléthore menace de crever, pour ainsi dire, la peau de la phrase.
Antonin Bunard

Pléthore? Oui, indubitablement. La liste des mots que j'ai noté au cours de ma lecture parce qu'ils me paraissaient rares, tirés par les cheveux, voire obscurs, commence ainsi :
et elle continue sur des colonnes entières!
Alors pour la peine, je fairai un deuxième article à part, aussi complet que possible, qui ira dans la catégorie adéquate. Quand j'aurais le temps...
[Edit : C'est fait!]

Ce qui me plait chez cet auteur, c'est aussi la verve et l'énergie avec lesquelles il n'hésita pas à secouer le milieu littéraire de son temps : il refusa catégoriquement de se laisser coller des étiquettes, et n'a pas de mots assez durs pour ses collègues confinés à leur niche bien confortable et bien rentable. Je sais que c'est un peu long, mais si je m'écoutais, je vous mettrais l'intégralité de ses quelques pages d'Esthétique (Dames de volupté, 1892).
Lisez donc :

Rien, cependant, n'aide l'industrie de l'homme de lettres comme une rubrique qui l'assimile aux plénipotentiaires du caoutchouc vulcanisé, des prothèses dentaires ou du clysopompe hygiénique, détenteurs d'un indubitable brevet, « Monsieur X..., l'observateur bien connu des moeurs de barrières » ou « Monsieur Y..., le délicat analyste des ménages mal assortis », ou « Monsieur Z...,  le psychologue raffiné à qui l'on doit tant d'études palpitantes sur l'état d'âme des marchands de pains d'épice et de saucissons »sont des adjuvants sans équivalent pour la propagation d'un honnête trafic, si peu littéraire qu'il soit.
(...)

Les frictions réitérées par lesquelles opère ce système ingénieux de publicité surpassent les meilleurs massages pour inculquer aux crânes les plus obscurs les bienfaits de l'article manufacturé par l'adroit fabricant. Il ne s'agit plus alors, pour aboutir à un productif soutirage d'écus et de renommée, que de sécréter avec ponctualité un encre débile, d'où préalablement tout principe tonique a été éliminé.
(...)

Il importe, en effet, pour l'écoulement du produit, que le client soit rassuré quant à l'homogénéité et à la perdurabilité du mode de fabricat. On se fournit chez un auteur pour s'octroyer, selon une hygiène en rapport avec la température, un sédatif ou un cathérétique déjà expérimentés. Et quel déchet si d'abusifs et aléatoires ingrédients risquent d'aliéner la vertu des habituels dosages!
    Eh bien, c'est contre cette commerciale notion de la personnalité que je m'insurge! l'art répugne à médicamenter les gastralgiques indolents d'après un codex stimulateur de bonnes digestions et nie toute analogie avec les officines vénales.
(...)

    Le jour où, résigné à me confiner, maître d'un lopin, dans mon enclos, je ne regarderai plus vers l'horizon, là-bas, qu'on referme sur moi ma bière : les vers, comme un fromage, auront mangé ma cervelle.

Cela vous donne une idée de sa façon d'écrire : tout sauf sobre, mais énergique et, à mon sens, plaisant et efficace.

En attendant ce bouquin me laisse avec une impression étrange qui rappelle celle donnée par la lecture de The Man who was Thursday : même mélange de réalité terre-à-terre, de solide psychologie des personnage, et de délire complet, dans le genre à vous faire perdre le sommeil si vous y réfléchissez trop.


The Man Who Was Thursday, de G.K Chesterton,

Comment ça, je ne vous en ai pas encore parlé? Aie, mon projet de carnet de lecture à jour semble méchamment pris dans les fondrières du temps qui passe...
Mais si, souvenez-vous : en novembre, je vous en avais donné une citation qui parlait de "poète respectable". Ah, vous voyez bien!

Et comme il n'est jamais trop tard pour bien faire  laissez-moi vous brosser à grands traits le thème du bouquin :
Le narrateur est un espion chargé d'infiltrer un group(uscul)e anarchiste, et se retrouvé élu au sein du conseil central, composé de sept délégués dont les noms de code sont des jours de la semaine. Notre héros devient donc Thursday (Jeudi), et vit dans la terreur d'être découvert par les autres, en particulier Sunday, le chef suprême gigantesque au charisme paralysant. Il découvrira cependant que les choses ne sont pas forcément ce qu'elles semblent être, et l'effroyable fuite finale pour échapper à des masques marque le tournant surréaliste du livre, tranformé en une espèce de cauchemar symbolique.
À moins que ça n'ait commencé plus tôt...
Car le titre complet du roman est bien The Man Who Was Thursday : A Nightmare...


PS : Comme je l'expliquais il y a longtemps déjà, c'est ce livre qui donne son prénom à l'héroïne de Jasper Fforde, Thursday Next, que j'attend désespérément...

PS2 : Pour les anglophones, le texte est disponible gratuitement en version électronique (Projet Gutemberg, ebook...), ou en encre sur papier en se lançant dans le bookcrossing...

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Published by Abie - dans Lectures
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commentaires

Sieglind la dragonne 30/04/2006 14:06

Le premier "m'interpèle" bien, je dois dire. Est-ce le fait que tu parles de vocabulaires "délirant"?... C'est ma branche... hé, hé. Je note et ne connaissais pas du tout. J'ai adoré son "coup de dent" envers des confrères...Bon dimanche et à plus.

Edito

Soyez les bienvenus sur ce petit blog sans ligne éditoriale fixe, qui échoue à mourir depuis 2005.
La fréquence de mise à jour se veut quotidienne au mieux (par ce que je suis de nature optimiste), trimestrielle au pire (parce que je suis velléitaire bien plus encore).

Alea jacta est :


Aussi :



Ordo Ab Chao