Les procès intentés par les associations aux campagnes publicitaires pour la récupération de symboles religieux ne constituent pas un phénomène nouveau, loin de là.
Ils sont depuis 1997 le fait d'une association catholique fondée par l'Épiscopat français, mais en général cela se termine par un échec, ou par des interdiction locales dues à des élus pudibonds, et non à une décision de justice.
Comme il est résumé sur Netlex, il y avait eu l'affaire de l'affiche du film Larry Flint en 1997, puis en 1998 celle de la campagne Volkswagen, qui reprenait l'image classique de la Cène (le dernier repas de Jésus, qu'est censée commémorer chaque messe). La marque d'automobile avait préféré retirer ses affiches, et verser un somme généreuse au Secours Catholique plutôt que d'aller devant les tribunaux... Qui a dit chantage?
Et voilà que Jésus est à nouveau sur le devant de la cène (désolée, je n'ai pas pu résister, j'ai honte...), cette fois-ci avec une campagne pour la marque de vêtements de Marithé et François Girbaud, intitulée "A tribute to women" ("Un hommage aux femmes").
L'affiche représente un pastiche de la Cène de Léonard de Vinci, où tous les personnages sont remplacés par des femmes, à l'exception de Jean, à la droite de Jésus, incarné par un toyboy sublimement musclé, représenté de dos avec un pantalon tombant très bas.

Il s'agit selon toute vraisemblance d'une allusion au best seller de Dan Brown intitulé The Da Vinci Code, qui suggère que le personnage de Jean n'est en fait que Marie-Madeleine (la prostituée repentie) déguisée.
Les évêques, au bord de la crise d'épilepsie, se sont bien sûr dépêchés de porter l'affaire en justice. Après avoir été retoqués une première fois, en février, pour un problème de formulation de l'assignation, ils viennent d'obtenir du Tribunal de grande instance de Paris le retrait des affiche, assorti de 10 000 euros de frais de justice, et d'une astreinte astronomique de 100 000 euros par jour de retard.
Notons qu'il s'agit d'un jugement en référé, c'est-à-dire destiné à agir vite : j'ai cru comprendre qu'il devrait y avoir une autre procédure, plus lente, pour décider du jugement final.
Comme motif de cette décision, le tribunal cite "les dimensions imposantes" de l'affiche, pour justifier leur condamnation "d'un acte d'intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds des croyances intimes".
Parce que, comme me l'a fait remarquer mon coloc', la hideuse croix de 17 mètres de haut qui a défiguré le parvis de Notre-Dame pendant la cauchemardesque "semaine d'évangélisation de Paris" de la Toussaint 2004, ce n'était pas une intrusion gratuite dans les tréfonds de mes croyances intimes, bordel de merde?!...
Ya des fois, je vous jure...
À lire :
Articles:
- l'Express
- Le Nouvel Observateur
- Libération
- Le Monde
- The Guardian, qui traite de l'interdiction de l'affiche à Milan.
- Maître Eolas : Cachez cette cène que je ne saurais voir (aspects juridiques) et Vous allez me la cacher, cette scène que je ne saurais voir, oui?
- Paxablog : Publicité interdite (?) et Après l'éclairage , la mise en abyme
- Swissroll : La religion et ses ennemis
- Versac : Fallait-il interdire la pub Gribaud?
- Le blog "Pas toujours très rose" de Jean-Yves y consacre trois articles, le 23 février, le 7 mars, et le 11 mars.
- Shunli propose d'autres images de la bibles réinterprétées.
- Mine de rien a aussi une opinion arrêtée sur la question.
- Un anglican gay et non conformiste donne son avis.
Une autre icone très appréciée des publicitaire est celle de la pieta, figure classique de la Vierge avec le cadavre de son fils sur le genoux, le canon du genre étant la Pietà de Michel-ange, dans la Basilique Saint-Pierre de Rome. Elle a été reprise par la marque de condiment Maille dans une pub pour son huile d'olive, et surtout pour une campagne des vêtements Kookai, composée de trois pastiches, dont le plus réussi reprend les drapés originaux...
Je ne me souviens plus si ça avait gueulé...
D'ailleurs, l'artiste photographe Gregor Podgorski en a commémoré les 500 ans par 500 réinterprétations, dont certaines sont très inspirées, comme ici ou là...
Digression numéro un :
J'ai découvert dans mes recherches sur cette histoire qu'il y a un mythe sur le tableau de Leonard de Vinci, voulant que la même personne ait posé, à plusieurs années d'intervalle, pour le personnage de Jésus et celui de Judas, incarnant ainsi la déchéance de la beauté sereine d'un chanteur sacré au visage tourmenté du traître par excellence....
È bene trovato, peccato che non sia vero!
Le site Snopes spécialiste des légendes urbaines et des mystifications explique tout ça très bien, avec les références littéraires à l'origine de l'histoire...
Digression numéro deux :
Le thème de la cène a été traité par un grand nombre de peintres au cours des siècles, parfois plusieurs fois.
On peut trouver sur cette page huit interprétations picturales en plus de celle de Léonard de Vinci, auquelles ont rajoutera la toile de Jacopo Bassano (1515-1592) et celle d'Andrea Del Sarto (1486-1530).
Digression numéro trois :
La cène est un mot qui possède beaucoup d'homophones, tous d'origine étymologique très différente...
Cène vient du mot latin cena, qui signifie "le dîner".
Scène vient du grec skênê, par le latin scena...
Saine vient du latin sanus/sana.
(source)
Et enfin Seine viendrait du gaulois Isicauna, transcrit Sequana par César, signifiant "rivière sacrée". (source)
Notons toutefois que séné n'a rien à voir avec la choucroute, ce qui ne l'empêche pas de venir de l'arabe sena en passant par le latin sene, d'être une légumineuse arbustive aux propriété purgatives, et d'être associé à la rhubarbe dans les formes modernes de potlatch (voir ici, note 1).
par Abie
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Diatribes
