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9 décembre 2005 5 09 /12 /décembre /2005 00:53
Apostille au nom de la rose, d'Umberto Eco

Voilà un tout petit volume de même pas cent pages, vendu au prix d'un jambon-beurre, et que tous les amateurs d'Umberto Eco devraient lire.
Comme son nom l'indique, cet opuscule se veut une réponse aux innombrables questions dont l'auteur a été assailli au sujet du Nom de la Rose :
pourquoi la rose, quelle interprétation lui donner, quelle est la part de la vérité historique et celle de l'imagination pure, pourquoi, pourquoi pourquoi...
A croire que la paternité d'un roman passionnant offre du même coup celle des lecteurs, valant à l'auteur un déluge de questions parfois sans réponse dont on aurait cru seule capable l'opiniâtreté enfantine...   
Mais il ne se contente pas d'expliquer, entre autres, le pourquoi du titre, de la localisation, du choix du Moyen-Âge comme toile de fond, ou d'Adso comme narrateur.
On y apprend pourquoi l'action ne pouvait avoir lieu qu'à la fin novembre de cette année-là, ni avant, ni après, et comment Eco se vit obligé de potasser les littératures les plus suspectes pour dénicher un poison remplissant son cahier des charges, ce qui laisse songeur : sans doute, est-ce une marque du talent que le résultat de tant  de travail méticuleux soit une impression de facilité et d'évidence pour le lecteur. A moins que, plus prosaïquement, une oeuvre sentant la sueur avoue en fait un manque d'icelle...

Mais Eco est, bien avant d'être écrivain ou transcendant satrape, d'abord un sémioticien, un spécialiste des signes et du langage. Ce petit bouquin vaut donc aussi par les généralités qu'il y fait. Sans vouloir épuiser la matière du livre, en voici deux exemples.

    En stylistique, on apprend, en se rendant compte qu'on l'avait toujours su, la pertinente distinction anglo-saxonne entre novel et romance, deux types de romans bien différents.

    En philosophie de la littérature, on a droit à une réflexion fort intéressante sur les notions nébuleuses de littérature facile, populaire, souvent opposée à une littérature de qualité. Certes, si on construit un livre en utilisant délibérément toutes les ficelles connues pour plaire au plus grand nombre, le résultat a peu de chance de marquer la littérature mondiale, si ce n'est par sa prolificité.

Mais Eco s'efforce de nous montrer que l'alternative ne se limite pas à des œuvres absconses qui découragent dès le début de la lecture les lecteurs auxquels elles ne sont pas destinées : l'auteur peut aussi former le lecteur, lui donner progressivement les moyens d'intégrer les notions nécessaires au projet de l'auteur, au lieu de n'accepter que ceux qui les possèdent déjà.
Venant de quelqu'un d'autre, cela pourrait paraître utopique, mais Le Nom de la Rose, roman à clefs médiéval et best-seller international, donne à Eco une légitimité unique pour nous convaincre de la faisabilité de ce beau projet.

Il y a bien sûr beaucoup d'autres choses, et surtout beaucoup de citations et d'allusions à d'autres oeuvres plus ou moins connues.
En particulier, Eco évoque un texte de E.A. Poe décrivant la façon dont il a écrit l'un de ses plus célèbres poèmes, Le Corbeau / The Raven, mais ce soir-là, soit que la chance fût contre moi, soit que je m'y soit prise comme un manche, pas moyen de tirer qui que ce soit de plus de Google (je cherchais le texte en anglais, mais le titre n'a rien à voir avec celui de la traduction, ce qui explique au moins partiellement le mystère).

La Genèse d'un poème, d'E.A. Poe

Et puis il y a peu, dans la dernière fournée maternelle, j'héritai d'un Poe, Histoires grotesques et sérieuses, le troisième recueil traduit par Baudelaire après les Histoires extraordinaires et les Nouvelles Histoires extraordinaires. Et devinez donc quel est le dernier texte? La Genèse d'un poème (Philosophy of Composition)

C'est très court, mais fort intéressant., puisqu'on y apprend qu'il  a construit ce poème à l'envers. Bien loin de l'idéal romantique, où les poèmes sont dictés aux disciples des Muses dans une sorte de transe artististique, Poe décrit une construction extrêmement méthodique du poème, en quelque sorte à l'envers.

1/ La longueur du poème : il décide d'une limite à 100 vers pour permettre une lecture d'une seule traite.

2/ Le ton : en l'occurrence, sombre.

3/ Comment y arriver? Entre autres, avec un refrain.
Pour faciliter sa manipulation, un refrain d'un seul mot est jugé préférable.
Quel mot? Un mot qui contienne des sonorités sombres et ces considérations me menèrent inévitablement à l'o long, comme la voyelle la plus sonore, associé à l'r comme étant la consonne la plus vigoureuse (*), et un sens en accord avec le ton.
Nevermore (jamais plus) est donc le candidat rêvé.

4/ Quelle structure pourrait justifier la répétition de "Jamais plus"? Une série de questions, et une réponse toujours identique.
Pourquoi toujours identique? L'idée de l'oiseau parleur lui vient à l'esprit, et The Raven a bien faillit s'appeller The Parakeet (Le perroquet) ce qui, admettons-le, aurait sérieusement ôté au symbolisme du poème...
Heureusement, les exigences du ton prennent le dessus, et le psittacidé cède la place au psychopompe

5/ Ceci posé, quel pourrait être le thème des questions, pour que la réponse "Nevermore" ait le plus d'effet possible? La mort bien sûr, et plus encore la mort d'une femme aimée, et c'est ainsi qu'apparait le personnage principal, amant éploré de feue la belle Lénore.

6/ Et là, d'après Poe, le plus dur est fait : un corbeau, un étudiant déprimé, un crescendo de questions, et toujours Nevermore comme réponse.

Il ajoute un peu de considérations techniques sur la versification :

Il va sans dire que je ne prétends à aucune originalité dans le rythme ou dans le mètre du Corbeau. Le premier est trochaïque ; le second se compose d'un vers octomètre acatalectique, alternant avec un heptamètre catalectique (...) et se termine par un tétramètre catalectique.

Je ne sais pas pour vous, mais moi ça me fait me sentir très, très bête, mais  très soulagée aussi : la langue française ne connaissant pas la distinction entre voyelles courtes et longues (ou plutôt atones et toniques), la versification ne tient compte que du nombre de syllabes et des rimes, pas de la scansion.
Ouf, on l'a échappé belle...

Bon voilà, vous savez tout : une fois qu'on a la taille, le sujet, et le refrain d'un poème, tout le monde peut l'écrire, non?
Ben non...
Comme quoi, malgré ses efforts méthodiques, il y a tout de même une bonne partie de son travail que Poe n'effleure même pas. Mais à l'impossible nul n'est tenu...



(*) Ce qui veut dire que lire The Raven avec un accent britannique est une hérésie, puisqu'il prononce Nevermore "Nèveuh-moh" (l'alphabet phonétique ne passe pas sur ce blog).


Le Corbeau sur Wikisource :

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Published by Abie - dans Lectures
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commentaires

Fleur 23/10/2007 11:25

Vraiment passionnant!

PG 07/03/2006 09:08

Bonjour,
E A Poe était un grand affabulateur. D'après mes informations, il aurait écrit "Génése d'un poème" après avoir écrit le corbeau, juste pour bluffer son monde. Ca ouvre de nouvelles perspectives, non ? ;)

sieglind 09/12/2005 08:55

Je l'ai dans ma piaule ce poème, j'adore! J'ai même l'essai qu'en a fait Alan parson Project dans son album sur Poe (avec des illustrations superbes d'ailleurs!)
Pour le livre d'Eco, c'est rajouté à mes courses de demain (ça va peut-être mettre un peu de fantaisie dans ces satanés ravitaillements de fin de semaine!)
Merci pour l'info et bonne journée. (très chouette article, celui-là, je le garde en marge, étant donné qu'il parle de mon auteur favori (Poe et pas Eco, paradoxalement)

Abie 09/12/2005 10:32

Ravie de pouvoir te refiler quelques tuyaux, puisque tu te dévoues pour déciller les oreilles ignorantes...

Edito

Soyez les bienvenus sur ce petit blog sans ligne éditoriale fixe, qui échoue à mourir depuis 2005.
La fréquence de mise à jour se veut quotidienne au mieux (par ce que je suis de nature optimiste), trimestrielle au pire (parce que je suis velléitaire bien plus encore).

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