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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 00:09
Joie et plaisir de la flânerie, quand bien même elle n'est que virtuelle !
Je parcourais nonchalamment le catalogue d'un site découvert il y a peu (manybooks.net), qui propose un choix important de e-books gratuits dans une variété de formats adaptés à toute sorte de PDA, Ipod, etc.
Et je suis tombée, dans la collection en français, sur ce titre inénarrable : Ce que vaut une femme, de Mlle Éline Roch, datant de 1888.  

savoir.jpgC'est un petit fascicule à l'intention des jeunes filles d'extraction populaire, qui se consacre pour moitié à l'éducation morale, et pour moitié aux aspects pratiques de la gestion d'un ménage, avant tout et en particulier, le budget.
Comme on peut s'y attendre, c'est assez dépaysant à lire avec le recul de plus d'un siècle et une ou deux révolution sexuelles (je veux dire révolution des sexes, pas du sexe). Je vous en ai donc extrait quelques morceaux, choisis selon le critère purement arbitraire qu'ils m'ont marquées, moi

Préface :
Dans la nécessité où l'on s'est trouvé de créer de toutes pièces un enseignement jusque là trop négligé, on a oublié d'établir un point de départ, c'est-à-dire de bien préciser dans quel esprit cet enseignement devrait être donné. Sans entrer ici dans la question du surchargement des programmes dans l'enseignement secondaire, question qui, à elle seule, ferait l'objet d'un volume, nous nous demandons si le but qu'on s'était proposé a véritablement été atteint, et si la méthode actuelle, qui consiste à donner trop à l'instruction proprement dite, pas assez à l'éducation, ne menace pas de nous affaiblir en nous énervant.
Comme quoi la complainte des programmes trop lourds ne date pas d'aujourd'hui...
La brave dame qui a rédigé ça aurait sans doute été ravie d'apprendre que le ministère de l'instruction publique est devenu, 44 années après l'édition de ces lignes, celui de l'Éducation nationale, et se charge d'enseigner savoir et savoir-faire, mais aussi savoir-être, comme on dit à l'IUFM.                                                       
Qu'adviendrait-il de notre pays le jour où la femme se trouverait détournée de sa destination naturelle, où la jeune fille pourrait supposer qu'il existe autre chose pour elle que la mission noble et sainte d'être épouse, d'être mère ?
Ca c'est une question qu'elle est bonne :)

Dans le corps de l'ouvrage lui-même, l'auteur insiste d'abord sur les qualités morales nécessaires à une bonne fille (piété filiale, industriosité, etc.), puis les mets en garde contre les déceptions qui suivent parfois la lune de miel. Qui est-on pour reprocher à son mari d'avoir caché ses défauts?
Et si en sa présence vous aviez laissé brûler le rôti, si vous vous étiez laissée aller à quelque accès de mauvaise humeur, êtes-vous bien certaine qu'il vous eût épousée?
Et si cela ne suffit pas à faire ressentir à la lectrice une profonde désolation d'avoir osé critiqué son bonhomme de mari, voici l'artillerie lourde :
Songez aussi à ce que serait votre existence sans le mari, qui, avec une situation régulière, vous donne appui etprotection? Il n'y a pas que du ridicule et des dangers dans la position de vieille fille. Quels que puissent être les motifs qui vous aient éloignée du mariage ou les circonstances qui pour vous l'aient rendu impossible, il viendra toujours un moment pénible entre tous, le moment cruel de l'isolement, où vous serez privée de vos parents et où vous regretterez amèrement de n'avoir pas de famille.
Passons sur la condescendance : le vrai drame c'est qu'effectivement vivre seule sur un salaire d'ouvrière (peu spécialisée en général) à l'époque relevait de l'exploit, sans les économies d'échelle permises par la vie en ménage.
Ces considérations sur lesquelles nous insistons vous seront utiles dans l'avenir, pour soutenir le grand combat de la vie. Elles vous serviront d'arguments pour ramener à des idées plus saines ce grand gamin qui est votre mari, dont le coeur n'est pas mauvais, mais dont la tête, peut-être un peu folle, s'est laissé égarer par les élucubrations d'écrivains sans scrupules ou les extravagances d'orateurs qui mériteraient qu'on leur jetât des pommes cuites et des bottes de foin.
Attention, tous aux abris, on arrive à la partie qui parle de politique...
Ils sont bien coupables ces gens qui, dans un but d'intérêt personnel, exploitent la crédulité et l'ignorance de l'ouvrier, et jettent le trouble dans sa conscience. Peu leur importent les résultats de leurs inepties, pourvu qu'ils en profitent; ils savent fort bien, du reste, que ce n'est pas eux qui en subiront les conséquences.
Il est vrai que peu des théoriciens sociaux du XIXe siècle étaient issus des couches vraiment populaires, mais il est sans doute hypocrite de prétendre qu'ils n'ont jamais rien risqué (prison , tout ca...)
C'est à vous, jeunes femmes, qu'il appartient de combattre les funestes doctrines qui, si vous n'y preniez garde, iraient jusqu'à compromettre l'existence même de votre foyer, car ces gens, ennemis de la propriété, sont en même temps les détracteurs de la famille. Si, par malheur, votre mari pouvait devenir leur dupe, si au lieu des gais propos qu'il apportait autrefois à la table de la famille, il faisait entendre de folles revendications, il faudrait user de votre influence pour éclairer sa conscience et sa raison, et le détourner de la voie périlleuse au bout de laquelle il ne trouverait que mécomptes et déceptions.
La ménagère de moins de cinquante ans gardienne de la paix sociale...
Le pire, c'est que c'est sans doute vrai : ce doit être compliqué de répondre à des argument du type "Si tu fais grève, les enfants ne mangent pas, alors ose répéter que tu fais grève, fainéant !"

Il vous sera facile de réfuter les idées fausses qu'il aura contractées par la lecture de journaux qui s'intitulent socialistes, sans que cette dénomination soit bien comprise de la plupart de ceux qui l'emploient, ou au sein de certaines assemblées de « travailleurs » ainsi que se nomment souvent les ouvriers qui ne travaillent pas. Il est de toute évidence que nous ne pouvons être tous égaux dans le sens absolu de ce mot, l'échelle sociale serait ainsi la seule qui n'aurait qu'un échelon. Cela ne signifie pas que l'ouvrier doive renoncer à améliorer sa position, mais que de moyens s'offrent à lui plus honnêtes et plus sûrs que celui qui consisterait à dépouiller de leur propriété ceux qui légitimement la possèdent.(...) Et lors même que, par impossible, le partage des biens parviendrait à s'effectuer entre tous les citoyens, ainsi que certains le demandent, savez-vous quelle serait la part de chacun? Les économistes ont calculé qu'elle s'élèverait à la somme de deux francs soixante centimes, de sorte qu'au lieu de trouver des capitalistes et des patrons pour faire vivre l'ouvrier, nous serions tous égaux... dans la misère; c'est là probablement ce qu'on entend par la suppression du prolétariat.
J'aime beaucoup la tournure du « capitaliste qui fait vivre l'ouvrier »... Quelle générosité admirable !

Plus loin, au milieu du petit chapitre sur les enfants :
Sans être partisan de la théorie de Darwin qui nous fait descendre du singe, il est vraiment intéressant d'observer la faculté d'imitation innée chez l'homme dès son berceau.
Hé oui, rappellez-vous que L'Origine des Espèces du grand Charles est paru outre-Manche en 1859, et la traduction française a suivi de peu (1862).

Sur les loisirs utiles et les poursuites intellectuelles, l'auteur émet des opinions qui sont, pour autant que je puisse en juger, fort modernes :
[É]tendre [notre instruction] par la réflexion et d'utiles lectures (...) ne saurait nuire à l'accomplissement de nos devoirs familiaux ; car, de même que l'on peut être une femme charmante sans connaître la chimie et une bonne mère sans rien comprendre aux évolutions des astres, l'on peut être également bonne fille, bonne épouse, bonne mère en s'occupant des choses de l'esprit, et on le sera même d'autant plus que l'intelligence sera mieux cultivée. Car nous devons toujours garder le sentiment de notre dignité; si la nature et plus encore la nécessité font de nous la servante de l'homme, nous ne saurions lui permettre de nous considérer absolument comme une machine à faire la soupe et à raccommoder les chaussettes.
Un peu plus, et elle demande le droit de vote, cette pétroleuse !

Quelques conseils quant à l'emploi du temps :
Il sera généralement suffisant que vous vous leviez à cinq heures en été, à six heures en hiver, et quant à continuer fort tard votre travail, nous ne saurions vous y engager.
Certes, vu le prix et la praticité de la lumière à l'époque ça se comprend, mais bon, cinq heures...

Et pour terminer sur une note légère, trouvé dans le chapitre consacré à l'économie domestique :
Si vous avez beaucoup de monde à nourrir, nous vous engageons à faire votre potage pour le soir et le premier repas du lendemain, il remplacera avantageusement le café au lait trop débilitant et peu convenable pour certains tempéraments, ainsi que le chocolat trop coûteux.
Hihi, je vais pouvoir charrier mon paternel : depuis le temps qu'il se débilite à mesure d'un demi-litre par jour...

Voilà à peu près ce que j'ai retirer de ce livre éminemment pratique et terre-à-terre, et clairement plein des meilleures intentions du monde.

Et si l'histoire de l'éducation des jeunes filles vous intéresse, je vous recommande d'aller jeter un œil à cette excellente page (XIXe), continuée là, qui réunit des extraits d'époque comme cette diatribe de 1880,

Des lycées de jeunes filles ? Pourquoi pas des casernes de jeunes filles ! (...) La jeune fille française, élevée dans la protection vigilante de la famille, avait été préservée avec soin de l'éducation garçonnière et des brutalités de la science. Elle grandissait parmi les sourires et les joies, comme une fleur dans le soleil, dans une poétique ignorance des mystères des choses. (...) Tout cela va disparaître. On va supprimer la jeune fille. (...) Assez de ces petites niaises qui croient à l'ange gardien, au bonhomme Noël, aux bébés qui viennent dans les choux. La science de l'Etat se chargera de souffler sur ces illusions enfantines.
in Le Gaulois, 25 novembre 1880.
mais aussi ce discours de  Jaurès  Jules Ferry de 1870.
Réclamer l'égalité d'éducation pour toutes les classes, ce n'est que faire la moitié de l'oeuvre. Cette égalité, je la revendique pour les deux sexes. Je sais que plus d'une femme me répond : mais à quoi bon toutes ces connaissances, tout ce savoir, toutes ces études ? A quoi bon ? Je pourrais répondre : à élever vos enfants, et ce serait une bonne réponse, mais comme elle est banale, j'aime mieux dire : à élever vos maris.
Ah mais !

 

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Published by Abie - dans Guillemets
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commentaires

Hortense 03/02/2008 00:15

sauf que le dernier extrait n'est pas de Jaurès mais de Jules Ferry ! Bouhhhhh !

sieglind la dragonne 19/09/2007 08:22

Inutile de te dire que j'ai dévoré cet article ! Je le copie-colle même dans mes archives personnelles;.. Ne reste plus qu'à tenter de choper  cette perle !!!  Ah... ça fait du bien de "rigoler" le matin avec le kawa.Bonne journée Abie

krapao 18/09/2007 23:37

Il y en a qui diraient que cette note est trop longue à lire. Ils n'ont rien compris. Prenons le temps de dire les choses, de les dire bien, comme ici, avec plein de références.

Edito

Soyez les bienvenus sur ce petit blog sans ligne éditoriale fixe, qui échoue à mourir depuis 2005.
La fréquence de mise à jour se veut quotidienne au mieux (par ce que je suis de nature optimiste), trimestrielle au pire (parce que je suis velléitaire bien plus encore).

Alea jacta est :


Aussi :



Ordo Ab Chao