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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 00:00
Je me suis récemment rappelée d'une des théories favorites de mon auguste géniteur, qui a trait à l'étude philologique du mot fleur.
Son point de départ est de souligner la diversité d'usage du mot : pour les fleurs au sens botanique, mais aussi au sens figuré de conter fleurette, ou encore le teint qui est dit fleuri lorsqu'il est rose, tout cela est peu surprenant.
Mais que penser des affleurements, des contacts à fleur de peau ou à fleur d'eau?
Mon papounet décidait donc de considérer que le mot fleur était un homonyme avec plusieurs sens distincts (comme avocat) qu'on peut détailler ainsi (sans ordre particulier) :
1 : l'idée de floraison, de produit, de joliesse, d'ornement (les jeunes filles en fleurs de Proust...)
2 : l'idée de surface, de niveau horizontal, en particulier dans l'expression à fleur de, à rapprocher de floor (sol, niveau, étage...)
3 : l'idée de pulvérulence, sur le mot anglais flour, pour farine.
Pour étayer le lien entre fleur et farine, il évoque les expressions du typefleur de froment, fleur de sarrasin, pour parler de la farine, ou encore l'expression toute faite de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie (ou chenue) qui se traduit par barbe blanche.
4 : (possiblement issue de 1) l'idée d'excellence, de meilleur (cf. fleuron) : la fleur de l'âge... À noter qu'elle est souvent utilisée dans l'expression "fine fleur" qui est liée à la farine....
Comme chantait le poète :
Quant à la faune habitant là-dessous
C'était la fine fleur, c'était l'élite,
La fine fleur, l'élite du pavé...
Comme vous le voyez, on ne s'ennuyait pas à la maison, pendant les longues soirées d'hiver...
Son argumentation m'étant toujours apparue comme raisonnable et argumentée, je me l'étais tenu pour dit.
fleuron.gif
Mais plus récemment, j'ai réalisé que je disposait d'un accès à diverses ressouces documentaires utiles remarquablement supérieur à tout ce que le digne vieillard a pu avoir.
Rappellons donc mes sources. Pour le français :
- Le Dictionnaire de l'Académie, accessible via le sacro-saint TLFI
- Le Littré, mêmement accessible en ligne
- Mon petit, mais honnête, Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, Références Larousse, édition 1993. (Plus de dix ans de bons et loyaux services)
Pour l'anglais (voir aussi mon articles sur les Dicos en or) :
- Le Cambridge Dictionary Online
- Le Webster Online Dictionary (US)
- Le Merriam-Webster Online (US)
- Le Online Etymology Dictionary, très utile dans ce genre de recherche
Pour le reste, une seule adresse : Lexilogos, qui centralise tous les liens dont vous avez toujours rêvé...

À tout seigneur tout honneur, commençons donc notre quête par l'article du TLFI. On peut le résumer ainsi :
A. Domaine concret (=> Idée n°1)
B. [P. réf. à une qualité particulière de la fleur]
1. [P. réf. à la position de la fleur à l'extrémité supérieure de la plante, du rameau] Ce qui est à la surface de quelque chose; ce qui est supérieur à quelque chose. (=> Idée n°2 )
[P. réf. à la floraison] Époque où certaines personnes ou certaines choses sont dans toute leur beauté, dans tout leur éclat.

a) [Sans valorisation] : Poudres minérales (=> Idée n°3). Coté poil pour un cuir
b) [Avec valorisation] La meilleure partie, la plus belle d'une chose (=> Idée n°4)
2. [P. réf. à l'évocation, à l'aspect de la fleur]
3. [P. réf. à la fleur considérée comme une production de la plante] Expression, fruit, résultat (de quelque chose).
4. [P. réf. à l'épanouissement de la fleur et à la floraison] La plus belle époque
5. [P. réf. à l'emploi, l'aspect décoratif, ornemental de la fleur]
Je ne sais pas si vous allez être d'accord avec moi, et je commets peut-être un crime de lèse-Académie en proférant cette opinion, mais cette belle énumération bien ordonnée me semble puer la rationalisation a posteriori, en particulier pour le lien entre l'idée de surface et celle de position apicale de la fleur.
Référence gardée envers les Immortels, ça fait sonner mon pipomètre.

Mais passons à ce qui est le plus pertinent : l'étymologie...
1. Ca 1100 bot. flor (Roland, éd. J. Bédier, 2871);
2.
ca 1100 flur « élite, le meilleur de quelque chose » (ibid., 2431);
3. 1121-34 « fine farine » (
PH. THAON, Bestiaire, 983 ds T.-L.);
4.
XIVe s. a la fleur de l'iaueModus et Ratio, 80, 69, ibid.). Du lat. flos, floris « fleur; partie la plus fine de quelque chose » au fig. « élite »; le sens 4 peut-être p. réf. à l'idée de « partie la meilleure de quelque chose » d'où « partie supérieure » et « surface de quelque chose » ou bien d'apr. les emplois agric. fleur de vin « moisissures à la surface » et surtout fleur de lait « crème », la loc. paraissant s'être formée en Normandie (cf. affleurer).
Tout cela ne nous donne qu'une seule origine latine, ce qui semble infirmer l'hypothèse paternelle.
Allons donc voir ce que nous dit ce dictionnaire de latin :
flos, floris, m. : -
1 - fleur; quelquefois suc des fleurs, odeur. -
(=> Idée n°1)
2 - poil follet, première barbe, duvet. - (=> ? Idée n°2 ?)
3 - la fleur, l'élite, la partie la meilleure. - (=> Idée n°4)
4 - fleur, extrémité supérieure, produits volatils de certaines substances, surface, écume. - (=> Idée n°2 )
5 - fleuron, lanterne du dôme; fleur du chapiteau corinthien; fleur d'acanthe. -
6 - éclat de la flamme, flamme. -
7 - fleur de l'âge, beauté, éclat, lustre, puissance, prospérité, bonheur. -
8 - fleur d'innocence, chasteté, virginité. -
9 - fleurs, parure du style.
Ah ha ! Voilà qui est intéressant ! on y retrouve à peu près tous les sens présents dans l'usage courant.
Le détail des locutions est encore plus parlant :
Idée n°2
- flos genae, Luc. : barbe naissante. (est-ce suffisant pour évoquer l'idée de surface ?)
- flores modo rerum decerpere, Plin. : se borner à effleurer les choses.
- flos salis, Plin. : le sel blanc, i.e. la fleur de sel, recueillie en surface.
- flos lactis, Vitr. : crème du lait, qui elle aussi se décante en surface.
Idée n°3
- floris semodius, Plin. : un demi-boisseau de fleur de farine.
Idée n°4
- flos olei, Plin. : huile vierge.
- in flore virium, Liv. : dans toute sa force ("dans la fleur de sa force")
- flos juventutis, Cic. : l'élite de la jeunesse.
- primus flos animi, Stat. Ach. 1, 625 : l'énergie morale du premier âge (litt. "la première fleur de l'âme/force")
- on pourrait rajouter ici aussi la fleur de sel et la fleur de lait : de surface, ce sont aussi les meilleures parts du sel et du lait respectivement...
Mais zalors, mais zalors, me direz-vous, si tous ces sens sont dans la racine latine, d'où viennent ces parallèles troublants avec d'autres langues?
Excellente question, je vous remercie de me l'avoir posée.
J'y répondrai dans un autre article, pasque là, je voudrais par dire mais il commence à se faire tard. Alors au lit sans discuter, les poulpiquets!

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commentaires

sieglind la dragonne 01/06/2007 11:31

Le "fleur-on" des articles ça ! J'ai bien aimé ! J'adore tout ce qui a trait aux mots de toute façon !Bonne fin de semaine Abie

Edito

Soyez les bienvenus sur ce petit blog sans ligne éditoriale fixe, qui échoue à mourir depuis 2005.
La fréquence de mise à jour se veut quotidienne au mieux (par ce que je suis de nature optimiste), trimestrielle au pire (parce que je suis velléitaire bien plus encore).

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